Artistes en Tunisie

« Artistes en Tunisie », documentaire de Serge Moati et Clément Lebateux récemment diffusé sur Arte TV, donne la parole à des artistes tunisiens dont la vie personnelle et professionnelle a été bouleversée par la « révolution de jasmin ».

 Le film a été tourné pendant l’été 2013, 18 mois après la révolution qui renversa le dictateur Ben Ali, 9 mois après l’élection d’un parlement à majorité islamiste, mais aussi 6 mois avant l’adoption d’une constitution par consensus entre partis opposés.

La danseuse Amira Chebli

La danseuse Amira Chebli

L’humoriste Lofti Abdelli se moque gentiment de ceux qui parlent de « révolution de jasmin » : « la révolution de jasmin, la révolution qui vous va bien », dit-il dans un one-man show en se recoiffant. Le sang a coulé avant que Ben Ali « dégage » ; des opposants ont été tués avant que le parti islamique parvenu au pouvoir se décide à le partager.

 Le film de Serge Moati commence par une magnifique chanson d’Alia Sellami évoquant le silence auquel l’ancien régime contraignait artistes et citoyens. La danseuse Awel Shankrani évoquait un monde étroit aux murs duquel on se cognait, dans un style évoquant le Café Müller de Pina Bausch. La chute du dictateur provoque une explosion de la parole : dix millions de chroniqueurs sportifs se transforment en dix millions de commentateurs politiques !

 Mais l’émergence de l’Islam radical fait craindre pour cette liberté. La danseuse Amira Chebli dit qu’elle a peur de sortir dans la rue ; elle est triste que le corps de la femme et la nudité restent des enjeux majeurs que la révolution n’a pas résolus ; elle craint de devenir aigrie, comme beaucoup de personnes de son entourage. Ce qui fait surtout peur, c’est l’affrontement de deux Tunisie, laïque et religieuse, qui n’inter-réagissent pas l’une avec l’autre mais restent dans une attitude d’incommunication hostile. Le rappeur Psycho M, engagé dans la mouvance islamique radicale, appelait pendant l’un de ses concerts à fusiller le réalisateur Nouri Bouzid, qui fut l’objet par la suite d’un attentat.

 Le film s’achève pourtant sur une tonalité optimiste. Lofti Abdelli, Alia Sellami et la plasticienne Meriem Bouderbala, chacun à sa façon, expliquent qu’ils n’ont pas de nostalgie de l’ère Ben Ali. La Tunisie a été infantilisée pendant ses 23 ans de dictature. Elle est aujourd’hui semblable à un adolescent qui se cogne à la vie, fait ses expériences, se trompe, s’affronte, se fait mal et cherche sa voie. Les Tunisiens sont en cours de fabrication, dit Bouderbala, nous ne sommes pas finis !

L'humoriste Lofti Abdelli

L’humoriste Lofti Abdelli