Villa Jasmin

Dans « Villa Jasmin » (Librairie Arthème Fayard, 2003), Serge Moati raconte la vie de son père, décédé à Tunis en 1957 alors qu’il avait onze ans.

 L’auteur de « Villa Jasmin », journaliste et réalisateur, ne s’appelle pas Serge Moati, mais Henry Haïm Moati. Serge était le prénom de son père. Pour le jeune Henry, un mythe d’une envergure écrasante, et aussi une cruelle absence. Le livre vibre de l’admiration du fils pour son père, et de la frustration de l’avoir perdu trop vite.

Serge Moati

Serge Moati

Villa Jasmin est le nom de la maison que Serge Moati (père) avait faite construire dans un quartier alors nouveau de Tunis, le Belvédère. La maison devint la résidence de l’Ambassadeur du Reich auprès du Bey en 1942. Elle fut vendue en 1957, après la mort de Serge et de sa femme Odette, au moment de l’indépendance du pays. Quelques dizaines d’années plus tard, le jasmin symbolisa la révolution par laquelle le peuple tunisien enjoignit à son dictateur de « dégager ».

 Tunis cosmopolite

 Dans l’entre deux guerres, Tunis est une ville cosmopolite. La majorité de la population est arabe et musulmane. Nominalement, le pouvoir est exercé par le Bey, mais il l’est en réalité par le Résident Français. Les Européens sont nombreux, et constituent eux-mêmes une communauté cosmopolite où se côtoient Français, Italiens, Maltais… Les Juifs eux-mêmes sont divisés entre une aristocratie, les Livournais, à laquelle appartient Serge, et le peuple local, dont fait partie Odette. Ils avaient acquis la nationalité française en 1881, ce qui les amènera à partager l’exil des « pieds-noirs » après l’indépendance.

 Serge Moati (père) est un Juif non pratiquant, républicain, franc-maçon, compositeur d’opérettes, journaliste. En 1942, après le débarquement anglo-américain en Algérie, la Tunisie devient une place forte du pétainisme collaborateur. Moati est traqué, arrêté, déporté en avril 1943 comme résistant au camp de Sachsenhausen. Par chance pour lui, l’avion transportant son dossier de police a été abattu ; par chance aussi, il n’est pas identifié comme Juif, ce qui lui évite d’être immédiatement gazé. Il est transporté à Paris pour complément d’enquête. Il s’évade. Il entre dans la Résistance et participe à la libération de Paris.

 Voilà Serge Moati devenu un héros. Le voici à Sachsenhausen, décrit par son fils : « papa tout rond. Il n’arrive même pas à fermer sa veste de déporté, ni son pantalon retenu par une ficelle qu’il a trouvée on ne sait où. Papa le coquet. Il a peur. Il ne faut pas qu’on voie mon sexe parce qu’ils sauront que je suis juif. Il a honte. » . Le voilà dans la Résistance : « Vivre. Attendre. Préparer ; Informer. S’informer. Ecrire. – c’est tout ? – Non. Pisser sur soi de trouille. Avoir la nausée et la chiasse. Se dire qu’on n’en sortira jamais. Que demain on sera arrêté. Tout faire pour ne pas y penser. Dormir un peu. Puis recommencer. »

 Un brûlot de haine

 Le roman livre aussi le portrait d’Odette, la mère d’Henry, une héroïne silencieuse élevant seule deux enfants alors qu’elle est sans nouvelle, depuis des mois, de son mari probablement mort en Allemagne. En contrepoint de Serge, il évoque son bourreau, Georges Guilbaud, ancien communiste devenu nazi acharné : « tout en se proclamant patriote, il pense qu’une bonne petite défaite ne ferait pas trop de mal à une France encrassée, corrompue, enjuivée. Il admire l’Allemagne et sa virilité teutonne auprès de laquelle la France parait si faible. » Guilbaud devient l’homme de main des Allemands à Tunis. « Il prend le contrôle du seul quotidien autorisé, Tunis Journal, l’édifiante feuille de chou de la résidence. Il s’y nomme directeur politique et se donne tous les moyens de transformer ce qui n’était qu’un vague bulletin paroissial en vrai brûlot de haine ». C’est lui qui fera arrêter Serge. Devenu riche grâce à sa trahison, il deviendra ambassadeur de Vichy auprès de la fantomatique République de Salò, parviendra à s’enfuir en Espagne puis en Argentine et s’installera finalement en Suisse.

 Serge Moati (fils) laisse souvent le rôle du rédacteur à ses personnages : son père, sa mère, Guilbaud s’y expriment fréquemment à la première personne. Et c’est même Henry, en tant que fils virtuel non encore né, qui accompagne son père tel un ange gardien. Dans un rêve à Sachsenhausen, un rabbin lui avait annoncé qu’il survivrait à l’épreuve et qu’un fils nommé Henry lui serait donné. Et voici qu’Henry devient son protecteur, avant même d’avoir été conçu. Et avant de devenir, des décennies plus tard, son chroniqueur.