Babel, c’est fini !

Dans « Babel no more, the search for the World’s most extraordinary language learners » (Babel c’est fini ! À la recherche des plus extraordinaires apprenants de langues au monde), le journaliste américain Michael Erard s’interroge sur ce qui permet à certaines personnes de posséder un grand nombre de langues.

Michael Erard note la taille colossale du marché mondial des langues : 83 milliards de dollars, sans compter les dépenses en écoles, professeurs et livres de cours dans le système d’enseignement. Alors que les échanges de biens et de services et les voyages de tourisme croissent sans cesse, l’apprentissage des langues est un enjeu crucial. Les hyperpolyglottes (ceux qui parlent couramment au moins 11 langues, selon le critère que propose l’auteur) ont-ils un secret à nous révéler ?

Erard s’intéresse d’abord à un personnage du passé : le cardinal Giuseppe Mezzofanti (1779 – 1849), qui était réputé parler couramment 45 langues. Il rend ensuite visite à des hyperpolyglottes dans plusieurs pays du monde, et notamment en Belgique où est organisé un championnat du monde de l’apprentissage des langues.

 

La prison du monolinguisme

Le contexte dans lequel les gens sont plongés est plus ou moins favorable. Certaines nations ont construit la nationalité autour de plusieurs langues ; d’autres fondent l’identité nationale sur une langue unique. Erard cite longuement l’Inde, pays dans lequel 428 langues sont parlées.

En Inde du sud, dit Erard, « les langues semblent être plus comme des uniformes ou des badges ; on les porte pour dire aux gens son identité sociale – la classe ou la caste à laquelle on appartient, la région dont on vient, sa religion, sa famille, sa profession et, de manière plus significative, son genre. On ne met pas une langue à l’intérieur de soi, on s’en enveloppe ». « Les gens n’ont pas une prédisposition génétique à l’apprentissage des langues, lui dit l’un de ses interlocuteurs. C’est une prédisposition économique. Si vous ne parlez pas, vous ne mangez pas. C’est aussi simple que ça. » Et l’auteur de commenter qu’il ne faut pas déprécier « l’hindi de cuisine » ou le « telugu de bazar ». Il faut les juger par ce qu’ils font et comment les autres les perçoivent.

Par contraste, les Anglais et les Américains (et j’ajouterais les Français) souffrent d’un handicap majeur. « Il n’y a rien de tel qu’un voyage en train en Europe pour faire prendre conscience à un Américain blanc que l’anglais, son berceau et son trône, a aussi été sa prison. » Et l’auteur de noter un paradoxe : « les immigrants ont transformé Londres dans un lieu où au moins 307 langues sont parlées, ce qui fait de la capitale d’un des pays les plus linguistiquement monolithiques de l’Union européenne, la ville la plus polyglotte du monde. »

Babel no more, par Daniel Pudles (dans The Economist)

Connaître la culture des locuteurs natifs

Quelles sont les caractéristiques communes que Michael Erard a retiré de ses rencontres avec des hyperpolyglottes ?

La première dérive du mot « langue » lui-même. L’acquisition d’une langue passe par l’immersion dans des sons. Erard évoque un polyglotte qui pratique le « shadowing », la technique de l’ombre projetée. Dans un jardin public, tout en marchant à grands pas et en gesticulant, il répète en criant des sons d’une langue étrangère captée dans des écouteurs. Cette technique, assure-t-il, lui permet d’entrer dans l’intimité de la langue, et aussi de surmonter le principal handicap : la peur du jugement des autres.

Il faut distinguer plusieurs degrés dans la maîtrise de langues. L’une de ses interlocutrices suggère qu’il faudrait qualifier ses compétences avec des phrases comme « je suis courant en trois, conversationnel en vingt et je peux lire trente autres assez confortablement ». Les langues que nous parlons font tellement partie du tissu d’expérience de nos vies, suggère l’une des personnes interviewées, que demander « combien de langues parlez-vous ? » ne pose que la moitié de la question. On devrait aussi demander « dans combien de langues vivez-vous ? »

Connaître une langue signifie connaître la culture de ses locuteurs natifs. Un bon critère est l’utilisation des métaphores. « Grimper sur les épaules des géants » est une expression courante en anglais, mais elle peut être incompréhensible pour un Japonais. J’en ai moi-même fait l’expérience dans ma vie professionnelle à Milan, Madrid, Lisbonne et Londres : un texte écrit peut être parfaitement correct en termes de mots et de syntaxe, mais un locuteur natif choisirait d’autres mots et d’autres tournures.

Babel No more, par Ian Adelman (dans The New York Times)

Une tribu neuronale

Michael Erard suggère aussi qu’il existe une prédisposition génétique à devenir hyperpolyglotte. Les polyglottes possèdent des capacités cognitives qui se trouvent être très bien adaptées pour apprendre les langues. C’est-à-dire qu’ils reconnaissent des schémas et retiennent le matériau appris. « Ils n’apprennent pas des langues, ils les saisissent (“pick them up”). Ils ne s’assoient pas pour lire des listes de mots, ils les absorbent. » Les circuits électriques de leur cerveau les rendent plus flexibles, plus ouverts que la moyenne ; et en même temps, ils sont capables d’une extrême attention aux détails, et notamment aux différences de sons dans une langue étrangère. Il n’hésite pas à dire que l’hyperpolyglotte appartient à une « tribu neuronale », au même titre que d’autres personnes qui relèvent de la neurodiversité tels que les autistes ou les dyslexiques.

L’auteur souligne aussi que les prédispositions génétiques n’expliquent pas tout : « l’ennemi du langage est l’oubli. On ne peut s’en préserver qu’en étudiant régulièrement. Ce n’est pas révolutionnaire », dit l’un des hyperpolyglottes interviewés. Parler plusieurs langues requiert un énorme travail, un travail répétitif. Les hyperpolyglottes « n’échappent pas à la banalité des méthodes. Ils rendent la banalité plus productive. Ils aiment la banalité », dit Erard.