Ce que la culture doit aux Arabes d’Espagne

« Ce que la culture doit aux Arabes d’Espagne » est un livre écrit par Juan Vernet (1923 – 2011) en 1978, et traduit en français en 1985 (Actes Sud, collection Sinbad).

Le livre est d’une approche difficile. Il suppose acquise une connaissance en profondeur de l’histoire médiévale, spécialement celle de la Péninsule ibérique.

Il se réfère à des centaines de personnages et embrasse tous les domaines de la science du 10ième au 13ième siècles : philosophie et théologie, sciences occultes, mathématiques, astronomie, astrologie, optique, alchimie ésotérique et exotérique (l’ancêtre de la chimie), physique, navigation, géologie, botanique, zoologie, médecine, et étalement l’art, l’épique et la lyrique.

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A l’Alhambra de Grenade

Une frénésie de connaissance

Sa thèse centrale est l’extraordinaire effet d’accélérateur que jouèrent les communautés arabophones d’Espagne, Musulmans, Chrétiens et Juifs, dans la propagation du savoir en occident. Pour donner une idée de l’inertie du cheminement des connaissances dans l’Antiquité et au Moyen-Age, l’auteur cite une étude qui évalue le temps mis par des innovations chinoises pour atteindre l’Europe : la brouette de maçon, de neuf à dix siècles ; l’attelage des chevaux de trait, de six à huit ; les cerfs-volants et autre jouets volants, de treize à quatorze ; les ponts suspendus, de dix à treize ; les écluses des canaux, de sept à dix-sept…

Or, à partir de l’installation en Espagne, en 756, du survivant de la dynastie omeyyade, une frénésie de connaissances s’empare de la Péninsule ibérique. Il s’agit de rivaliser avec la nouvelle dynastie installée à Bagdad, celle des Abbassides. Son instrument est la traduction : on s’empare des textes grecs de l’Antiquité (en particulier Aristote) et on les traduit vers l’arabe. Cette curiosité s’étend aussi au persan et, à travers lui au sanscrit, ce qui donne accès à la « numération de position » et aux « chiffres arabes », bases de l’arithmétique moderne.

L’histoire de la domination arabe en Espagne est traversée de conflits violents : l’Émirat de Cordoue s’effondre en 1031 pour laisser la place à plusieurs royaumes arabes, les royaumes de Taifa ; ceux-ci sont envahis par deux dynasties successives venues d’Afrique du nord, les Almoravides, puis les Almohades. La bataille de las Navas de Tolosa en 1212 marque le début du déclin, achevé par la prise de Grenade en 1492 et l’expulsion d’Espagne des Juifs, puis des « Morisques » (musulmans demeurés en terre devenue chrétienne).

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Cartes des étapes de « la Reconquista ». Source : Wikipedia

 

 

1212, année charnière

L’année 1212 peut en effet être considérée comme celle du basculement. Avant cette date, les protagonistes sont les Arabes, par exemple l’immense philosophe et médecin Averroès (Ibn Rochd, 1126-1198).

Après cette date, le vent tourne. La frénésie de traduction concerne maintenant l’arabe vers le latin, l’hébreu, le castillan et le catalan. L’empereur Frédéric II de Hohenstaufen (1194- 1250) parlait arabe, parmi cinq autres langues, et attira à sa cour à Palerme traducteurs et scientifiques. Le roi castillan Alphonse X (1221 – 1284) fit de même à Tolède où il fit travailler des intellectuels arabophones adeptes des trois religions monothéistes.

Citons en particulier la personnalité du franciscain majorquin Raymond Llull (1231–1315). « Il se soucia d’apprendre l’arabe si parfaitement qu’il fut capable d’écrire directement dans cette langue plusieurs de ses œuvres destinées à convaincre les Musulmans et à les convertir pacifiquement au christianisme. Pour donner forme à sa méthode apologétique, il fit plusieurs voyages en Afrique du Nord et incita le Pape à créer des écoles d’études orientales où on enseignerait l’arabe, l’araméen (chaldéen) et l’hébreu. Le concile de Vienne accepta ses idées et recommanda la formation de ces centres à Rome, Bologne, Paris, Oxford et Salamanque qui devaient amplifier le travail déjà entrepris par le collège franciscain de Miramar (Majorque). »

Le milieu du treizième siècle constitue une période charnière pour l’Europe et l’Asie dans leur ensemble. L’instauration de l’Empire Mongol, dans le feu et les massacres (anéantissement de Bagdad en 1258), ouvre un immense espace sans frontières, du Proche Orient à la Chine. Pendant deux siècles, l’orient et l’occident se trouvèrent en contact comme jamais auparavant. C’est ce qui permis notamment les voyages de Marco Polo (1254 – 1324) et d’Ibn Battûta (1304 – 1377).