Ibn Battûta explore le monde

Ibn Battûta, né à Tanger en 1304 et mort au Maroc en 1368 ou 1369 est l’équivalent musulman de Marco Polo.

 En 1325, à l’âge de 21 ans, il quitte sa famille pour accomplir le pèlerinage à La Mecque. Il ne reviendra au pays qu’en 1349, alors que sa mère vient de mourir emportée par la peste. Il aura entre temps effectué le pèlerinage trois fois, parcouru la vallée du Nil, visité plusieurs fois la Syrie, l’Irak, et l’Iran, arpenté la Péninsule arabique jusqu’au Yémen, navigué le long de la côte est de l’Afrique jusqu’au-delà de Zanzibar, traversé la Turquie et visité Constantinople, emprunté la route de la soie par Boukhara et Samarkand, séjourné à Delhi et aux Maldives, voyagé de Ceylan à Sumatra à la Malaisie et jusqu’en Chine.

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Le grand voyage d’Ibn Battûta, La Géode

Voyageur infatigable, après son retour au pays, il visite encore le royaume de Grenade en 1350 et l’Afrique subsaharienne de 1351 à 1354. De retour définitivement au pays, il dicta à un lettré, Ibn Zuhayy, le récit de ses voyages sous le nom de « cadeau pour ceux qui contemplent les splendeurs des cités et les merveilles du voyage », ou plus simplement el rilha, الرحلة, le Voyage.

 Une vocation de voyageur

 Il décrit ainsi l’origine de sa vocation. A Alexandrie, il rencontre le savant imâm, le pieux, chaste et humble Borhân eddîn Ala’radj (le boiteux), qui était au nombre des hommes les plus dévots et des serviteurs de Dieu les plus illustres. J’entrai un jour dans l’appartement où il se trouvait : « Je vois, me dit-il, que tu aimes à voyager et à parcourir les contrées étrangères. » Je lui répondis: « Certes, j’aime cela. » (Cependant à ce moment-là je n’avais pas encore songé à m’enfoncer dans les pays éloignés de l’Inde et de la Chine.) « Il faut absolument, reprit-il, s’il plaît à Dieu, que tu visites mon frère Férid eddîn, dans l’Inde ; mon frère Rocn eddîn, fils de Zaccaria, dans le Sind, et mon frère Borhân eddîn, en Chine. Lorsque tu les verras, donne-leur le salut de ma part. » Je fus étonné de ce discours, et le désir de me rendre dans ces pays fut jeté dans mon esprit. Je ne cessai de voyager, jusqu’à ce que je rencontrasse les trois personnages que Borhân eddîn m’avait nommés, et que je leur donnasse le salut de sa part.

 Son voyage n’est pas une itinérance permanente. Ibn Battûta mentionne un séjour de trois ans à La Mecque, et des séjours prolongés à Delhi et aux Maldives dans des fonctions de juge islamique.

 C’est à une exploration du monde musulman qu’il se consacre. Considéré comme un qadi (un juriste musulman), ayant obtenu de savants de Damas la licence d’enseigner, il est accueilli avec respect et ferveur par des zaouias (écoles et communautés religieuses) partout où il se rend, y compris dans les communautés musulmanes minoritaires de Chine. Il est reçu avec les honneurs par les Sultans des pays sous souveraineté musulmane, qui lui offrent une généreuse hospitalité et le gratifient de cadeaux : sommes d’argent, vêtements, montures, provisions de voyages, esclaves.

 Une préoccupation religieuse

 Sa principale préoccupation est religieuse. Il visite les lieux saints de la religion musulmane, rencontre des universitaires, des ermites, des mystiques. En Inde, il se retire même dans un ermitage, dégoûté par les mœurs brutales du Sultan de Delhi. Sunnite, il est choqué par les chiites, « des gens abominables qui haïssent les dix compagnons (de Mahomet) et sont fanatiques d’Ali ».

 Il s’intéresse à l’économie. Il décrit les productions agricoles et artisanales, détaille les produits importés et exportés, compare les prix d’un pays à l’autre. Il analyse les systèmes fiscaux, dont celui-ci, original, appliqué en Egypte : « le premier commencement de la crue du Nil a lieu au mois (syrien) de hazîrân, qui est le même que celui de juin. Lorsqu’elle atteint seize coudées, l’impôt territorial prélevé par le sultan est acquitté intégralement. Si le Nil dépasse ce chiure d’une seule coudée, l’année est fertile et le bien-être complet. Mais s’il parvient à dix-huit coudées, il cause du dommage aux métairies et amène des maladies épidémiques. Si, au contraire, il reste, ne fût-ce que d’une coudée, au-dessous de seize coudées, l’impôt territorial décroît. S’il s’en faut de deux coudées qu’il atteigne ce dernier chiffre, les populations implorent de la pluie, et le dommage est considérable. » En Chine, il s’étonne de voir « une belle fille esclave vendue pour seulement un dinar or, ce qui correspond à deux dinars or et demi en monnaie marocaine ».

 Il est sensible à ce qu’on appellerait aujourd’hui « l’environnement des affaires ». Evoquant son voyage en Afrique noire, il dit « les noirs possèdent quelques admirables qualités. Ils sont rarement injustes, et ils ont une plus grande détestation de l’injustice que n’importe quel autre peuple. Leur sultan n’a aucune pitié de ceux qui se rendent coupables d’un acte quelconque à cet égard. Il règne une totale sécurité dans leur pays. Voyageurs et habitants n’ont rien à craindre de voleurs ou d’agresseurs. »

Le grand voyage d'Ibn Battûta, La Géode

Le grand voyage d’Ibn Battûta, La Géode

 La langue arabe

 Il s’exprime en arabe et, grâce à la pratique du Coran, trouve partout des arabophones. Mais au cours de ses voyages, il apprend aussi le turc et le persan. Il se désole de la dégradation de la langue arabe à Bassora, qui fut du temps des abbassides le centre de la grammaire. « J’assistai une fois, dans cette mosquée, à la prière du vendredi ; et lorsque te prédicateur se leva et se mit à réciter le sermon, il fit des fautes nombreuses et évidentes. Cela me surprit, et j’en parlai au kadi Hoddjat eddîn. Il me répondit : « Dans cette ville, il ne reste plus personne qui ait quelque connaissance de la grammaire. » C’est un enseignement pour quiconque réfléchit là-dessus, et louons Dieu, qui change les choses et retourne la face des affaires ! En effet, cette ville de Bassora, dont les habitants avaient obtenu la prééminence dans la grammaire, laquelle y a pris son origine et y a reçu ses développements ; cette ville, qui a donné le jour au chef de cette science, à celui dont personne ne conteste la primauté; cette ville, dis-je, n’a plus un prédicateur qui prononce le sermon du vendredi d’après les règles de la grammaire ! »

 Ibn Battûta est partisan d’un ordre islamique, dans lequel les religions du livre sont tolérées, mais dans un statut subalterne. Une anecdote illustre cet état d’esprit : « tandis que nous étions assis avec le sultan, il arriva un vieillard dont la tête était couverte d’un turban garni d’un appendice qui tombait par derrière. Il salua le prince, et le juge et le docteur se levèrent en son honneur. Il s’assit vis-à-vis du sultan, sur l’estrade, et les lecteurs du Coran étaient au-dessous de lui. Je dis au docteur : « Quel est ce cheikh? » Il sourit et garda le silence; mais je renouvelai ma question, et il me répondit: « C’est un médecin juif; nous avons tous besoin de lui, et à cause de cela nous nous sommes levés lorsqu’il est entré, ainsi que tu as vu. » Je fus saisi de colère et je dis au juif: « O maudit, fils de maudit, comment oses-tu t’asseoir au-dessus des lecteurs du Coran, toi qui n’es qu’un juif ? » Je lui fis des reproches et j’élevai la voix. Le sultan fut étonné et demanda le sens de mes paroles. Le professeur l’en informa, et le juif se fâcha et sortit du salon, dans le plus piteux état. Lorsque nous nous en fûmes retournés, le fakîh me dit : « Tu as bien fait; que Dieu te bénisse! Nul autre que toi n’aurait osé parler ainsi à ce juif. Tu lui as appris à se connaître. »

 En Chine

 « Le pays de Chine, malgré tout ce qu’il contient d’agréable, ne m’attirait pas. Au contraire, j’étais attristé par le paganisme qui y avait une telle empreinte. Chaque fois que je sortais de chez moi, j’assistais à des quantités de choses révoltantes, et cela me déprimait tellement que j’avais pris l’habitude de rester à l’intérieur et de ne sortir qu’en cas de nécessité. Lorsque je rencontrais des Musulmans en Chine, j’avais toujours l’impression de rencontrer ma propre foi et ma propre espèce. »

 Au total, Ibn Battûta aura parcouru quelque 120,000 kilomètres à pied, à dos de chameau ou de cheval ou à bord de voiliers. Ce qui a rendu possible cette extraordinaire pérégrination, c’est la « paix mongole ». Un siècle auparavant, les Mongols avaient créé le plus grand empire ayant jamais existé, de la Chine à la Lituanie et à la Hongrie. Victime de son gigantisme, l’empire s’était fractionné en plusieurs royaumes, dont certains s’étaient convertis à l’Islam. Mais la période se caractérisait par une certaine tranquillité. C’est ce moment historique unique qui a rendu possible un récit de voyage passionnant, un témoignage exceptionnel sur trois continents et une époque.

 Des extraits du Voyage se trouvent sur le site suivant : http://remacle.org/bloodwolf/arabe/batoutah/voyage.htm

Le grand voyage d'Ibn Battûta, La Géode

Le grand voyage d’Ibn Battûta, La Géode