Famine au Sud, malbouffe au Nord

Dans « Famine au Sud, malbouffe au Nord, comment le bio peut nous sauver » (Éditions Nil, 2012), l’agronome Marc Dufumier estime qu’il sera possible de nourrir 9 milliards d’humains en 2050 à condition de mettre le cap sur l’agrobiologie.

 « Transhumances » s’était fait l’écho en mai 2010 d’une interview de Marc Dufumier par Télérama. Il mettait en évidence l’impasse dans laquelle l’agriculture française est engagée. L’agro-industrie et la grande distribution ont imposé aux agriculteurs une spécialisation excessive : là où autrefois, le paysan optimisait son terroir en combinant cultures et élevage et en choisissant les espèces végétales et animales les mieux adaptées, il tend à ne cultiver qu’une variété de blé ou à n’élever qu’une race de bovins. La terre doit, vaille que vaille, s’adapter à la production qu’on lui impose. Et ceci nécessite une quantité croissante d’engrais chimiques et de produits phytosanitaires.

Marc Dufumier

Marc Dufumier

 L’épuisement du modèle productiviste

 Dans un premier temps, la spécialisation a permis l’accroissement des volumes produits, jusqu’à générer des excédents. Aujourd’hui, ce modèle a atteint ses limites. Les rendements stagnent ou décroissent du fait de l’appauvrissement des sols. La conscience des risques sanitaires (pesticides, nappe phréatique…) amène des règlementations qui pèsent sur les coûts d’exploitation. Les consommateurs réclament des fruits, des légumes et de la viande qui aient du goût.

 Marc Dufumier est intervenu sur le terrain dans des dizaines de pays du « Sud ». Là aussi, la spécialisation est à l’œuvre : d’immenses domaines sont exclusivement dédiés au soja, ou au cacao, au café, à l’orange, ou à l’élevage de milliers de bêtes d’une race unique. L’auteur s’attaque à la loi des avantages comparatifs de Ricardo, qui sous-tend les négociations de l’OMC : les pays auraient intérêt à mettre tous leurs efforts dans des productions où leurs coûts sont plus faibles que ceux des concurrents, et à délaisser les autres. Pourquoi une famille paysanne malgache « devrait-elle à tout prix produire du riz ? N’a-t-elle pas plutôt intérêt à se spécialiser dans les produits tropicaux (café, cacao, bananes etc.) que les nations du Nord sont incapables de produire chez elles ? »

 L’ouverture des frontières du Sud aux produits du Nord, dans un contexte où la productivité par actif est des dizaines de fois inférieure, entraîne la ruine des petits paysans et leur exode massif vers les villes sans perspective d’emploi. La spécialisation sur quelques produits a les mêmes effets délétères au Sud qu’au Nord : l’appauvrissement des sols et une vulnérabilité accrue (aux épidémies, aux baisses de prix etc.).

 Promouvoir les agricultures paysannes

 Au Nord comme au Sud, il faut promouvoir les agricultures paysannes, avec des exploitations de taille moyenne bien ancrées dans leur « pays », capables de combiner élevage et cultures et de choisir les variétés animales et végétales adaptées à ce terrain particulier. Les politiques agricoles ont souvent privilégiées le concept de productivité par actif. Si l’on veut nourrir 9 milliards d’humains en 2050, c’est le rendement par hectare qu’il faut considérer : « Maintenir une couverture végétale quasi-permanente des sols et associer sur les mêmes parcelles plusieurs espèces dont les parties aériennes s’épanouissent et interceptent au mieux la lumière à des hauteurs différentes est donc essentiel. Si l’on veut régler le problème de la faim, plus un seul rayon de soleil ne doit tomber directement à terre, sans que son énergie n’ait été utilisée par la photosynthèse ! »

 En ce qui concerne spécifiquement le Sud, il faut protéger l’agriculture vivrière par des droits de douane, mettre en œuvre des réformes agraire garantissant aux paysans la disposition de la terre pour une longue période, mettre fin à la concession d’immenses terres agricoles à des investisseurs du Nord (« land grabbling »), organiser l’équipement et le financement des agriculteurs.

 Le livre de Marc Dufumier constitue un réquisitoire contre les plaies de l’agriculture standardisée, qui prétend asservir la terre au lieu de l’écouter. Mais il porte aussi un message d’espoir : « en 2050, les neuf milliards d’humains pourront se nourrir… grâce à l’agriculture biologique ».