Itinéraire d’un arabisant

Dans « itinéraire d’un arabisant » (Grandvaux 2011), Georges Bohas, né en 1946 et actuellement professeur à l’École Nationale Supérieure de Lyon, raconte son parcours intellectuel dans le domaine de l’arabe et des langues sémitiques.

 Le livre est sous-titré « le processus en moi de la connaissance ». Georges Bohas y expose les passions intellectuelles qui l’ont embrasé au cours de sa carrière universitaire, entre Paris, Lyon, Damas, Beyrouth et Tombouctou. Il y dit aussi ses détestations et son mépris pour certains collègues paresseux, ignares, incapables selon lui de comprendre la portée de ses trouvailles scientifiques.

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Georges Bohas

 

Le livre de Georges Bohas contient des récits de rencontres telles que celle de chrétiens araméens dans des villages syriens proches de la frontière turque, ou celle d’intellectuels maliens qui luttent pour la conservation des précieux manuscrits arabes de Tombouctou, datant du 16ième siècle.

 Il raconte aussi l’aventure de la publication, de 1985 à 1998, des dix tomes d’une épopée populaire arabe, le roman de Baybars : « l’invention » (découverte) de vieux manuscrits jusque dans les arrière-boutiques de bouquinistes de Damas, leur déchiffrement, leur traduction, mais aussi la recherche d’un éditeur et des subventions.

 La métrique des poésies arabes

 Le livre prend un tour plus technique lorsque l’auteur présente ses avancées scientifiques. Un chapitre est consacré à la métrique de la poésie arabe. La langue arabe est puissamment rythmée par un jeu de voyelles et de consonnes plus ou moins sèches ou traînantes. Chaque demi-vers (hémistiche) est structuré selon une alternance invariable de syllabes courtes et longues, ce qui leur confère leur musicalité. Les grammairiens classiques reconnaissent seize « mètres », c’est-à-dire seize structures rythmiques différentes. Mais comment les reconnaître ? C’est pour résoudre cette question que Georges Bohas proposa une méthode au début de sa carrière universitaire, en 1970.

 La découverte dont il est le plus fier concerne la structure de la langue arabe. Classiquement, on considère que les mots arabes ont construits autour d’une série de trois consonnes se présentant toujours dans le même ordre. À partir de la racine, on obtient une variété de mots en modifiant les voyelles qui permettent de vocaliser, ou bien en ajoutant des consonnes. Par exemple, kataba (il a écrit), yaktubu (il a écrit), maktaba (bibliothèque) sont construits à partir de la racine « ktb » qui exprime le concept d’écriture. Il faut noter qu’en arabe les voyelles courtes ne sont pas écrites, ou bien qu’elles sont écrites sous forme de diacritiques (signes supplémentaires tels que les accents). Deux lettres, wa (prononcée « ou ») et ya (prononcée « i ») peuvent jouer soit le rôle de voyelle, soit celui de consonne.

 Le primat de la phonétique

 À des racines différentes devraient correspondre, selon la doctrine classique, des familles de signifiés différentes. Or, Georges Bohas observe que des mots ayant des racines différentes appartiennent en réalité à la même famille de signifiés. Par exemple, jadda (couper, séparer en coupant), jadama (séparer en coupant), qatta (couper dans le sens de la longueur), qasama (partager, diviser) ont pour racines « jdd », » jdm », « qtt » et « qsm » et ont pourtant des sens très voisins.

 Pour résumer la percée conceptuelle effectuée par Georges Bohas, la bonne compréhension de la langue implique d’aller dans le champ phonétique, en amont des racines. Selon Bohas, la langue arabe n’est devenue tri-consonantique que par l’adjonction d’une troisième consonne à deux consonnes originelles. De plus, chose impensable d’après les principes linguistiques hérités de Saussure, il y a un lien fort entre le son de ces deux consonnes et la réalité signifiée. Pour reprendre l’exemple ci-dessus, les mots signifiant « coupés » ont une phonétique tranchante. En remontant aux origines phonétiques de la langue arabe, il est possible d’organiser son lexique sur un modèle cohérent et motivé.

 L’exposé de cette théorie, que Bohas appelle « des matrices et des éthymons », occupe 78 pages, soit près de la moitié du livre. J’ai découvert en le lisant la source de ma difficulté à apprendre l’arabe. C’est que je privilégie l’écrit, ce qui m’enferme dans un système de racines qui n’est qu’un accident de l’histoire de la langue. Il faudrait remonter aux phonèmes et à leur signification sémantique originelle pour entrer vraiment dans l’intelligence de la langue et être capable de la mémoriser correctement. C’est ce que vivent implicitement mes camarades de langue maternelle arabe. C’est ce que je commence à faire en apprenant par cœur des poèmes, poèmes dont la structure phonétique fit l’objet de la première recherche universitaire de Georges Bohas.

 Le livre de Joseph B Sodolow, « Latin alive », repose lui aussi sur le primat de la phonétique. Il montre comment le latin est devenu peu à peu incompréhensible et inefficient en raison de distorsions de prononciation qui ont entraîné la disparition des déclinaisons et donné lieu à l’apparition des langues romanes, plus analytiques que la langue mère dont elles sont issues.