La Communauté

Dans « La Communauté » (Albin Michel), les journalistes Raphaëlle Bacqué et Ariane Chemin brossent le portrait de la ville de Trappes, autrefois laboratoire du communisme français, aujourd’hui laboratoire de groupes islamistes.

Trappes n’est pas une ville quelconque. Elle est la commune populaire du département des Yvelines. Pendant les trente-glorieuses, les usines automobiles de la vallée de la Seine y logeaient les immigrés qu’ils faisaient venir de leur village. La SNCF était un employeur important, en raison de la gare de triage. La ville accueillit un bon nombre d’habitants du bidonville de Nanterre lors qu’il fut détruit.

De la Libération à 2001, Trappes fut un fief communiste. Le Parti constituait la colonne vertébrale de la vie sociale. Il contrôlait l’école, le sport, les colonies de vacances. Bacqué et Chemin décrivent le délitement de cette ville-village, érodée par la montée du chômage, le blocage de l’ascenseur social et la diffusion croissante de la drogue.

Djamel Debbouze

Dans une exposition intitulée « Trappes épopée » réalisée en 2017, un enfant de l’école Maurice-Thorez écrivit, sur un petit papier épinglé : « c’est un autre monde ici, tu vois, et je trouve que de plus en plus. » Il soulignait ainsi la dissidence d’une partie croissante de la population, qui s’écarte des valeurs républicaines sous la pression de groupes islamistes. Ceux-ci investissent dans Trappes, en hommes et en argent, car il y a là la masse critique d’origine musulmane qu’il est possible de « travailler ».

Une étape décisive fut franchie en 2001, lorsque le Parti Communiste perdit la mairie au profit du Parti Socialiste, qui avait promis une mosquée. « C’est contre la promesse d’une mosquée que son maire l’a conquise. Une nuit, la synagogue est partie en fumée. Plus tard, de Syrie, certains de ses enfants ont posté des vidéos célébrant les attentats de l’État islamique. Aujourd’hui, dans le grand café de la place du marché, les « sœurs », comme ils disent, n’osent plus entrer », lit-on sur la quatrième de couverture.

Omar Sy

Les auteures ont réalisé des dizaines d’entretiens. Elles nous font rencontrer des personnes qui ont grandi à Trappes ou y vivent aujourd’hui. Certaines d’entre elles sont connues. Elles sont toutes nées entre 1973 et 1981, dans le Trappes « d’autrefois » : Djamel Debbouze, Omar Sy, Nicolas Anelka, et aussi Sophia Aram, chroniqueuse à France Inter, qui avait côtoyé Debbouze dans un cours de théâtre d’improvisation.

Parmi ces rencontres, celle qui m’impressionne le plus est celle de La Fouine, alias Laouni Mouhid. Je confesse que je n’avais jamais même entendu prononcer son nom. Or, il a vendu plus d’un million d’albums. Moi aussi, je vis « dans un autre monde », déconnecté de ce qui fait l’environnement de jeunes issus principalement de l’émigration. Je me promets de rédiger une chronique sur La Fouine, qui a neuf ans de galères derrière lui, de foyers en prisons de Bois d’Arcy et Nanterre.

Laouni Mouhid, la Fouine

J’ai eu aussi la surprise de retrouver Rachid Benzine, un enfant de Trappes qui y vit encore. J’ai aimé son roman « Nour, pourquoi n’ai-je rien vu venir ? » et le livre qu’il a écrit avec le rabbin Delphine Horvilleur, « des mille et une façons d’être juif ou musulman ».

Je ne résiste pas au plaisir de citer Djamel Debbouze : « c’était extraordinaire dans mon quartier. (…) Les cinq continents étaient représentés. Il y avait le continent algérien. Il y avait le continent marocain. Il y avait le continent tunisien. T’avais le continent portugais et le continent sénégalais (…) Il y avait un vrai melting pot. Melting pot, c’est quand tous tes potes ils se melting. »

Et aussi un extrait de sermon du père Étienne Guillet, prêtre de Trappes : « J’avais faim, et vous m’avez donné à manger ; j’avais soif, et vous m’avez donné à boire ; j’étais un étranger, et vous m’avez accueilli ; j’étais nu, et vous m’avez vêtu ; J’étais malade, et vous m’avez visité ; j’étais en prison, et vous êtes venus jusqu’à moi ! » Voici ce que dit le christ dans l’évangile selon Saint Mathieu. Cette parole nous interpelle : nous ne savons rien de ce blessé, de cet étranger, de cet affamé… Est-ce un homme ou une femme ? Est-il croyant ou non ? Serait-il aujourd’hui chrétien, musulman, athée ? Quelle est sa nationalité, sa couleur ? Son âge et son histoire ? En règle ou sans papier ? Nous n’en savons rien… Seule une chose compte : sa fragilité, qui me bouscule et appelle ma solidarité. »

Nicolas Anelka