Les commissions pénitentiaires et la réforme des individus en maison d’arrêt

La revue Politika a publié le 16 octobre 2020 un article passionnant du sociologue Thibault Ducloux sur les commissions qui statuent sur le sort des détenus en maison d’arrêt.

Cet article se focalise sur le travail en prison et est intitulé « le salut par le travail – ou l’inverse ». En réalité, son objectif est bien plus large : analyser la mécanique à l’œuvre dans le fonctionnement des commissions pénitentiaires.

Thibault Ducloux a enquêté de juillet 2014 à novembre 2016 dans une grande maison d’arrêt française. Son objectif initial : définir les profils de détenus qui seraient potentiellement sensibles aux messages religieux dans leur version radicale. Il a dans ce cadre assisté aux commissions qui rythment la vie d’une prison : la commission de discipline, qui sanctionne des infractions au règlement ; et la commission pluridisciplinaire unique (CPU), qui régit tous les aspects de la vie en prison.

Cour de promenade. Thibault Ducloux

Six à huit sessions par semaine

Dans la maison d’arrêt où l’auteur a enquêté, la CPU siège six à huit fois par semaine. « Du travail, à la santé en passant par le comportement général des reclus, écrit-il, la direction s’y trouve renseignée par les différents corps de son administration et s’efforce, de l’incarcération jusqu’à la libération, de gérer son « stock d’usagers » au cas par cas ».

Il y a une différence essentielle entre la commission de discipline et la CPU : la personne détenue comparait dans la première, et peut être assisté d’un avocat ; il est succinctement informé des décisions de la seconde, dont les motivations lui échappent.

Thibault Ducloux décrit les différentes modalités de la CPU. La CPU « arrivants » fait le point sur le « profil » des gens et décide où et comment les héberger. Les « CPU classement » gèrent quant à elles l’attribution de postes pour les détenus travailleurs ou en demande de travail. De son côté, la « commission suicide » statue sur le risque suicidaire de certains prisonniers, ainsi que sur les dispositifs envisageables pour prévenir le drame. La « commission indigence », pour sa part, détermine si une assistance financière sera apportée aux détenus les plus démunis.

Classement et déclassement

La CPU « arrivants » leur attribue un profil : « le P1, « détenu ordinaire » ; le P2, « vulnérable ou manipulable » ; le P3, « suicidaire », ce qui implique un régime spécifique de surveillance ; le P4, « agité » ; et pour finir le P5, « DPS » (Détenu particulièrement surveillé). L’identité des détenus est alors immédiatement flanquée d’une catégorie qui s’ajoute à leur numéro d’écrou. L’appréciation, écrit Thibault Ducloux, est brève, l’assignation est durable. ».

L’auteur insiste particulièrement sur le « classement » ou le « déclassement » des détenus qui souhaitent occuper un emploi d’auxiliaire (« Auxi », personne affectée à des tâches de fonctionnement de l’établissement, entretien, cuisine, etc.) ou en atelier. En maison d’arrêt, seuls 28% des détenus ont l’opportunité de travailler, alors que le travail, malgré le salaire faible et l’absence de protection sociale, est enviable : il permet de « cantiner » (acheter des produits), tue le temps, éventuellement donne une qualification.

Sur quels critères permet-on à un détenu de travailler ou non ? Thomas Ducloux : « la sélection des prisonniers auxquels on octroie le privilège de travailler n’a rien à voir avec le travail lui-même. On ne recrute pas les plus nécessiteux, ni les plus motivés, ni les plus qualifiés. » Le critère est la conformité du détenu avec le modèle du « bon détenu ». « Être propre, sain, poli, respectueux, s’instruire, travailler… Ces injonctions ne souffrent ni négociation ni alternative. Si le détenu ne les suit pas, il sera sanctionné ou désavantagé dans ses démarches futures », à commencer par ses demandes de travail.

Graffiti sur un mur de cellule : « fait un effort, recomence » (sic)

La réforme des individus

L’article de Thibault Ducloux contient beaucoup de remarques pertinentes, en particulier sur l’affrontement de deux mondes dans les commissions de discipline : « mi-dialogue de classes, mi-dialogues de sourds », écrit-il.

Ce qui m’a semblé le plus intéressant, c’est le retour à une conception ancienne de la prison. Au dix-neuvième siècle, le but de la prison était la réforme de l’individu. L’encellulement individuel n’avait pas pour but de respecter la dignité des détenus, mais leur isolement : « Le modèle était bénédictin : il s’agissait d’amener le détenu à la contrition en le laissant méditer dans la solitude. Lors des déplacements, toujours individuels, le port du capuchon, autre attribut monastique, était fréquent ».

Michel Foucault expliqua ensuite que la prison avait pour but de « surveiller et punir », en somme d’encadrer la société comme le faisaient aussi l’atelier et l’école. Thibault Ducloux démontre que c’est pourtant bien la réforme des individus, leur prise de conscience de ce qu’ils ont fait de mal et leur remise sur le droit chemin qui est l’objectif incessant des commissions pénitentiaires.

« Si l’administration pénitentiaire attribue inlassablement des profils réglementaires et prédéterminés à ses pensionnaires, ce n’est pas tant pour classer définitivement les « bons » et les « mauvais » prisonniers que pour évaluer l’efficacité de son effort d’institutionnalisation. C’est l’un des traits des institutions totales, les gens sont tenus d’y changer, un peu comme s’ils devaient abandonner la personnalité qui les y aurait conduit. Dans les faits, on leur intime de « travailler » sur eux-mêmes puis de fournir les fameux « efforts de comportements » nécessaires pour passer d’un profil à un autre. »

L’opinion publique voit généralement dans la prison une punition des êtres malfaisants et leur neutralisation, leur mise hors d’état de nuire. Les commissions pénitentiaires poursuivent un objectif plus ambitieux : les amener à changer en profondeur.

Les illustrations de cet article, empruntées à Politika, sont de Thibault Ducloux lui-même.