Les Découvreurs

Le livre de Daniel J. Boorstin (1914 – 2004), les Découvreurs, publié initialement en anglais en 1983, a pour sous-titre : « une histoire de la recherche de l’homme pour connaître le monde et se connaître soi-même ».

« J’ai posé des questions inusuelles, dit Boorstin. Pourquoi les Chinois n’ont-ils pas « découvert » l’Europe ou l’Amérique ? Pourquoi les Arabes n’ont-ils pas fait le tour de l’Afrique et du monde ? Pourquoi a-t-il fallu si longtemps pour que les gens apprennent que la terre tourne autour du soleil ? Pourquoi les gens ont-ils commencé à croire qu’il y avait des « espèces » de plantes et d’animaux ? Pourquoi est-ce que les faits de la préhistoire et la découverte du progrès de la civilisation ont été si lents à venir ? »

Se libérer de la tyrannie du soleil

La première partie du livre, intitulée « du temps du soleil au temps de l’horloge » est certainement la plus fascinante. L’auteur explique que l’humanité a été, pendant des millénaires, tributaire du soleil pour mesurer le temps. Les heures du jour étaient plus ou moins longues selon la saison. Une découverte majeure a été le sablier, puis l’horloge mécanique, qui ont libéré les hommes du soleil. « C’est, dit-il, autour de 1330 que l’heure est devenue notre heure moderne, une des vingt-quatre parts égales du jour. Ce nouveau « jour » incluait la nuit. »

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L’horloge de Salvador Dali à Londres

Après la conquête du temps, Boorstin s’intéresse à la conquête du territoire. Il y avait un dogme chrétien des espaces : il ne pouvait y avoir de terre habitable sous l’équateur, et la terre émergée devait représenter les six septièmes de la surface totale, les océans devant se contenter d’un septième (soit un des sept jours de la Création). Ce dogme était si ancré que Christophe Colomb, arrivant à l’île d’Hispaniola, fut convaincu d’accoster en Asie. Il fallut les expéditions de Cook pour démontrer que la croyance en un continent antarctique gigantesque et d’un seul tenant relevait de la pure imagination.

Pourquoi les Chinois n’ont-ils pas colonisé l’Afrique ?

Les réflexions sur la civilisation chinoise sont intéressantes. Pourquoi, par exemple, les Chinois qui, à l’époque des grandes découvertes portugaises et espagnoles, disposaient de connaissances maritimes supérieures à celles des Européens, n’ont-ils pas conquis l’Afrique ? La réponse tient à la différence de culture : « la capacité à bénéficier et de profiter de feedback était un pouvoir humain primordial Alors que les peuples d’Asie seraient frappés par le pouvoir des Portugais de saisir, les Chinois impressionneraient par leur pouvoir de donner (…) La Chine, par définition le seul état vraiment civilisé, était par définition au-delà de besoin d’assistance. »

Il en est de même pour une autre invention d’une importance considérable : l’imprimerie. Les Chinois avaient inventé le papier. Depuis des siècles, ils imprimaient des textes et des images sur des plaques fixes. Pourquoi donc est-ce un Européen, Gutenberg, qui a inventé l’imprimerie basée sur des caractères mobiles ? C’est qu’en fait, « l’impulsion de l’imprimerie en Chine n’était pas de diffuser le savoir, mais d’assurer les bénéfices religieux ou magiques d’une réplique précise d’une image ou d’un texte saints. »

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Guillaume Depardieu dans le rôle de Christophe Colomb

La découverte du passé

Enfin, citons dans ce livre volumineux (780 pages) et passionnant les réflexions sur la découverte du passé. Ce n’est qu’à partir du dix-huitième siècle qu’on découvrit que la terre avait une histoire de millions d’années, et que cette histoire mettait en œuvre toutes sortes de dynamiques, débouchant sur la théorie évolutionniste de Darwin. Auparavant, le passé était écrit dans des mythes, et les théologies calculaient la date de la « création », quelques milliers d’années, à partir de textes de la Bible.

L’appétit pour découvrir de nouveaux territoires était fort. La découverte du passé au contraire sentait le soufre : « Les souverains européens désiraient, et même fortement, financier Colomb, Gama, Magellan ou Cabot, afin de revendiquer leurs droits sur la terre et la mer. Mais en se lançant dans l’exploration du passé, ils ne pouvaient que perdre (…) Pourquoi remplacer des légendes autorisées par des faits incertains ? »

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La Bible de Gutenberg