Les pierres sauvages

« Les pierres sauvages », roman écrit par l’architecte Fernand Pouillon en 1964, raconte la genèse de l’abbaye du Thoronet, dans le Var.

 C’est en prison que Fernand Pouillon (1912 – 1986), condamné pour la faillite frauduleuse de son cabinet d’architecte, écrivit « les pierres sauvages ». Le roman se présente comme le journal écrit par l’architecte et maître d’œuvre de l’abbaye du Thoronet du 13 mars au 5 décembre 1161.

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Fontaine de l’abbaye du Thoronet

 

Le frère maître d’œuvre est envoyé par l’Abbé de Cîteaux pour édifier une abbaye en Provence. Lorsque huit ans plus tôt était mort Bernard de Clairvaux (Saint Bernard), il existait déjà 343 abbayes cisterciennes ; elles seront 1.500 à la fin du siècle suivant, disséminées dans toute l’Europe.

 En 1161, il existe déjà une abbaye en Provence, à Florielle près de Tourtour, mais le site ne s’avère pas propice. Les moines ont repéré au Thoronet, à quatre heures de marche de Florielle, un vallon susceptible de fournir ce qu’il faut : de l’eau en abondance, du bois pour les échafaudages, pour l’étayage et pour les fours, de l’argile pour les tuiles, de la pierre que l’on puisse extraire et tailler.

 La pierre du Thoronet est jugée par les carriers et les tailleurs excessivement grossière et friable. Mais elle est à proximité du futur chantier, et le maître d’œuvre en tombe amoureux. Tu aimes donc cette pierre ? lui demande-t-on. « Oui, et je crois qu’elle me le rend (…) Je la caresse dans mes songes, le soleil se couche sur elle, la retrouve le matin dans son réveil de pierre, lui donne ses couleurs, la pluie la fait briller en l’assombrissant. Et je l’aime davantage pour ses défauts pour sa défense sauvage, pour ses ruses à nous échapper. Elle est pour moi comme un loup mâle, noble et courageux, aux flancs creux, couvert de blessures, de morsures et de coups. »

 On installe des baraquements et une chapelle de fortune. On constitue des équipes d’ouvriers parmi les convers (moines effectuant des tâches matérielles permettant à d’autres moines de se consacrer à la prière). Ils sont envoyés par Cîteaux ou par Florielle, ou bien recrutés sur place. On construit une forge et une tuilerie. On repère dans la carrière les meilleures veines.

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L’église abbatiale de l’abbaye du Thoronet

 Les journées de travail sont éreintantes, du lever au coucher du soleil. Des accidents surviennent. Paul, un carrier, meurt la tête fracassée par un bloc le 30 juillet. Le 10 août, c’est Philippe qui est accidenté alors qu’il occupé à réparer le foyer d’un nouveau four. Il « eut l’imprudence de se glisser dessous pour soutenir, avec des briques, la plaque de la trappe qui menaçait. Tout s’est écroulé ; il a reçu sur le corps la pierre rougie et le brasier. En y pensant j’ai un frisson qui court dans mon dos et me serre la nuque. Nous l’avons dégagé tout de suite, transporté dans une couverture attachée à un mât. Je l’ai fait installer dans une chapelle au pied de l’autel. Il fallut le déshabiller ; ce fut pire qu’atroce. On a façonné des cerceaux de bois, au-dessus nous avons posé une grande toile ; la tête, seule à peu près intacte, dépasse ? Philippe est supplicié. » Il décèdera sept jours plus tard, discrètement euthanasié par un frère compatissant.

 Le maître d’œuvre, lui aussi, souffre dans sa chair. Il faut l’amputer d’une jambe. Il sent sa fin prochaine. Cela lui donne un brûlant sentiment d’urgence. En 9 mois, de mars à décembre, il dessine les plans de ce qui deviendra l’une des plus belles abbayes cisterciennes, supervise le lancement des travaux et met en place les hommes qui lui succèderont à la tête du chantier.

 Fernand Pouillon, architecte, est l’homme des tracés, des volumes, de la rugosité des pierres, d’un art essentiellement visuel. Il cite pourtant cette phrase de Bernard de Clairvaux : « tu désires voir, écoute : l’audition est un degré vers la vision ». De fait, l’abbaye du Thoronet est un écrin dans lequel on respire le silence.

Il a transmis dans cette fiction son amour pour les pierres, sa philosophie de l’architecture et aussi son expérience du management des hommes. C’est ce qui en fait, un demi-siècle après son écriture, un livre remarquable.

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Le cloître de l’abbaye du Thoronet