L’Odyssée

La lecture de l’Odyssée d’Homère dans la traduction de Leconte de Lisle (gratuit sur Amazon Kindle et www.librebook.com) constitue une magnifique expérience littéraire.

J’ai plusieurs fois croisé l’Odyssée d’Homère ces derniers mois. La traversée aventureuse et parfois mortelle des migrants en Méditerranée a souvent, et à juste titre, été qualifiée d’Odyssée. Encouragés par leurs enseignants, des détenus font en lisant Homère, bien que confinés dans leurs cellules, de longs voyages. La recherche si contemporaine d’une éternelle jeunesse est souvent opposée à la détermination d’Ulysse à renoncer à la promesse d’éternité que lui fit la noble déesse Calypso, qui l’avait retenu dans une grotte profonde, le désirant pour mari. Ulysse n’a qu’un désir, celui de retrouver son épouse Pénélope et son fils Télémaque, dont il est séparé depuis vingt ans. Pour cela, il est prêt à subir mille tourments et, finalement à sombrer dans la vieillesse.

Lorsque j’étais lycéen, le texte d’Homère me rebutait. Aujourd’hui, il m’enchante. La magnifique traduction publiée par le poète réunionnais Leconte de Lisle en 1868 contribue à cet émerveillement. Voici un extrait qui illustre l’excellence de la langue. Le traducteur a dû penser en l’écrivant au « Souffleur » que l’on visite sur la côte ouest de son île. Il s’agit de Charybde, le formidable écueil associé à Scylla. « La divine Kharybdis engloutissait l’horrible eau salée de la mer ; et, quand elle la vomissait, celle-ci bouillonnait comme dans un bassin sur un grand feu, et elle la lançait en l’air, et l’eau pleuvait sur les deux écueils. Et, quand elle engloutissait de nouveau l’eau salée de la mer, elle semblait bouleversée jusqu’au fond, et elle rugissait affreusement autour de la roche ; et le sable bleu du fond apparaissait, et la pâle terreur saisit tous les compagnons. »

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Homère ne dit pas qu’Odysseus (Ulysse) a envie de nager. Il écrit : « s’allongeant sur la mer, il étend les bras, plein du désir de nager ». Ici s’insinue la poésie. Les prétendants de Pènélopeia voulaient, en présumant Odysseus mort, l’épouser pour s’emparer de ses richesses. De retour au pays, Odysseus les massacre. Leur âme se détache de leur corps. « De même que les chauves-souris, au fond d’un antre divin, volent en criant quand l’une d’elles tombe du rocher où leur multitude est attachée et amassée, de même les âmes allaient, frémissantes, et le bienveillant Herméias marchait devant delle vers les larges chemins. »

C’est moins le récit du voyage d’Ulysse et les épisodes fameux de Calypso, des sirènes ou du Cyclope qui m’ont captivé que celui de son arrivée à Ithaque. Pour mieux confondre les prétendants, Ulysse est transformé par Athéna en mendiant. « Athénè le toucha d’une baguette et elle dessécha sa belle peau sur ses membres courbés, et elle fit tomber ses blonds cheveux de sa tête. Elle chargea tout son corps de vieillesse ; elle ternit ses yeux, si beaux auparavant ; elle lui donna un vêtement en haillons, déchiré, sale et souillé de fumée ; elle le couvrit ensuite de la grande peu nue d’un cerf rapide, et elle lui donna enfin un bâton et une besace misérable attachée par une courroie tordue. »

Car les dieux ont une affection particulière pour les mendiants : « si quelque malheureux vient ici, il nous faut le secourir, car les hôtes et les mendiants viennent de Zeus, et le don, même modique, qu’on leur fait lui est agréable. C’est pourquoi, servantes, donnez à notre hôte à manger et à boire, et lavez-le dans le fleuve, à l’abri du vent. » Il arrive même aux dieux de se déguiser en étrangers : « car les dieux, qui prennent toutes les formes, errent souvent parmi les villes, semblables à des étrangers errants, afin de reconnaître la justice ou l’iniquité des hommes. »

Et si Zeus prenait aujourd’hui la forme de cet étranger que l’on bafoue, que l’on traque et que l’on parque, afin de démasquer notre iniquité et reconnaître, parmi les hommes, ceux qui sont justes ?

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