Magellan par Stefan Zweig

La biographie de Magellan par Stefan Zweig retrace une épopée palpitante et présente un personnage exceptionnel.

Il y a quelques semaines, faisait escale à Bordeaux la réplique de la Nef Victoria, le seul des cinq vaisseaux de Magellan qui accomplit le tour du monde. L’émouvante visite de cette coque de noix héroïque m’a donné envie de lire une biographie de Magellan. Celle écrite par Stefan Zweig en 1938 s’est imposée comme une évidence.

Fernão Magelhães est né vers 1580 dans une famille portugaise de petite noblesse. Il entre sans grade dans la marine et exerce dans les bateaux les métiers les plus humbles sur la route qui, du Portugal aux Moluques en passant par le Cap de Bonne Espérance, fait la richesse du roi Manoel. « Derrière les héros de cette époque, écrit Zweig, se cachent les forces agissantes, les commerçants, l’impulsion première elle-même a eu des causes essentiellement pratiques. Au commencement étaient les épices ».

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Portrait de Magellan par Antonio Menendez

Il a appris à attendre

« Calmes plats interminables, cyclones de plusieurs jours, batailles navales et terrestres, pillages, guet-apens, naufrages, (Magellan) connaît, il a vécu tout cela. Au cours des dix années qui viennent de s’écouler, il a appris à attendre pendant des centaines et des centaines de jours et de nuits sur des océans infinis et à agir au moment décisif avec la rapidité de l’éclair. »

Mais Magellan, autour de ses trente-cinq ans, est lassé d’attendre du souverain portugais la reconnaissance qu’il estime mériter. De l’étude de cartes établies par des navigateurs portugais, il tire la conviction qu’un passage maritime existe au sud du Brésil. Si on découvre ce passage, il sera possible d’atteindre par l’ouest les îles aux épices. Ce projet n’intéresse pas le roi Manoel, mais passionne le jeune roi d’Espagne Charles Quint : puisque le pape a, par le traité de Tordesillas, accordé l’ouest des Caraïbes à l’Espagne et l’est au Portugal, l’expédition conçue par Magellan permettrait à l’Espagne de damer le pion à son grand rival.

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L’itinéraire de Magellan autour du monde

Le marin portugais devient amiral espagnol

Magellan passe donc à l’ennemi. Le petit Portugais est fait amiral de la flotte espagnole. Pour Manoel, la défection de son sujet est un acte de haute trahison. Mais, observe Stefan Zweig, « l’homme qui crée est soumis à une loi plus haute que la loi nationale. Celui qui a une œuvre à accomplir, une découverte à faire ou un exploit à réaliser qui intéressent l’humanité entière, celui-là sa vraie patrie n’est pas le pays où il est né mais son œuvre elle-même. C’est devant elle seule qu’il est en définitive responsable de ses actes. »

Deux années (1517 – 1519) seront nécessaires pour trouver le financement de l’expédition, acquérir et mettre en état cinq navires, recruter les équipages et amasser les provisions, les marchandises de pacotille et les armes. Les navires livrent l’ancre le 10 août 1519.Très rapidement, un climat d’hostilité s’instaure entre les officiers espagnols et l’amiral. « Le venin corrosif du soupçon commence ses ravages dans son âme. Dès ce moment, (Magellan) se sait environné – ou pense l’être – d’ennemis sur son propre vaisseau. Toutefois, ce sentiment ne l’abat nullement, il durcit plutôt sa volonté, il stimule son courage. »

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Sur le pont de la réplique de la Nef Victoria

Une glaciale atmosphère

Il faut dire que « peu loquace, renfermé, retranché dans son isolement, cet éternel solitaire créait autour de lui une glaciale atmosphère de gêne et de méfiance. » Il refuse obstinément de révéler à ses officiers la position présumée du passage, il ne les consulte jamais, les ravale au rang de subalternes. « D’un naturel patient et peu bavard, réservé même dans le tumulte de l’armée, toujours il mûrit ses projets. Regardant loin devant lui, supputant en silence toutes les chances de succès, il n’expose jamais un plan aux autres avant de l’avoir retourné dans sa tête, approfondi et rendu irréfutable. »

Lorsqu’il s’avère que les informations sur lesquelles il a bâti son entreprise sont erronées et que le bras de mer qui s’ouvre à hauteur de l’actuelle Buenos Aires n’est pas le passage recherché mais l’estuaire d’un vaste fleuve, il se renferme de plus en plus, jusqu’à provoquer une mutinerie de ses officiers. Il la déjoue par la ruse et la brutalité, faisant condamner à mort et décapiter l’un des officiers mutins.

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Sur le pont de la Nef Victoria

Le Détroit de Magellan

L’un des navires s’échoue sur des récifs, un autre fait désertion. Ce sont trois navires qui, en octobre et novembre 1520, franchissent ce que la postérité appellera le détroit de Magellan. Commence alors une interminable navigation pendant laquelle les rations s’épuisent et la famine s’installe. Ce n’est que le 6 mars que les navires accostent sur une île qui leur permet de se ravitailler. L’expédition arrive aux Philippines. Dans un premier temps, elle est couronnée de succès : le roi de Cebu se rallie à Magellan et va jusqu’à demander le baptême, mais une expédition contre le roi d’une île voisine tourne au désastre. Magellan, blessé d’une flèche empoisonnée dans la jambe, meurt le 27 avril 1521.

Seul un navire chargé d’épices, la Nef Victoria, parvient à revenir en Espagne par le Cap de Bonne Espérance, en évitant les comptoirs portugais. Placé sous le commandement de Sebastián Elcano, qui fut l’un des officier mutins opposés à Magellan, il accoste en Espagne le 6 septembre 1522, ayant bouclé en trois ans le premier tour du monde.

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La réplique du Nao Victoria fait le tour du monde en 2004 – 2006

Une idée animée par un génie

Le livre de Stefan Zweig se lit d’un trait. L’épopée de Magellan est l’une des aventures humaines les plus exaltantes de l’histoire, comparable à la conquête de l’espace au vingtième siècle. Plus encore que la saga, c’est l’analyse serrée de la personnalité de Magellan qui fait l’intérêt de cette biographie. Par bien des côtés, cet homme pourrait servir de contre-exemple à un manuel de management. Introverti, solitaire, il ne délègue rien, vérifie tout jusqu’au moindre détail, règne par la terreur qu’il sait inspirer. Par ailleurs, les informations sur lesquelles il a conçu son projet s’avèrent fausses.

Magellan est à l’opposé du manager idéal. Pourtant, Stefan Zweig nourrit à son endroit une immense admiration. Son exploit, écrit-il, « a prouvé une fois de plus qu’une idée animée par le génie et portée par la passion est plus forte que tous les éléments réunis et que toujours un homme, avec sa petite vie périssable, peut faire de ce qui a paru un rêve à des centaines de générations une réalité et une vérité impérissables. »