Pousse-toi de là !

L’histoire religieuse de la Péninsule Ibérique s’est souvent déroulée sous le signe du « pousse-toi de là que je m’y mette ! » De ville en ville, des édifices témoignent d’un passé où bûchers et expulsions ont eu le pas sur l’acceptation et la valorisation des différences.

 Notre première étape est Baños de Cerrato, un village au sud de Palencia, dans la province de Castilla y León. On y trouve l’un des édifices chrétiens les plus anciens d’Espagne : la basilique Saint Jean Baptiste, édifiée en 661 par un roi wisigoth.

 

La basilique Saint Jean-Baptiste de Banos de Cerrato

La basilique Saint Jean-Baptiste de Banos de Cerrato

Baños de Cerrato

 La tenancière du bistrot nous ouvre la basilique. A notre surprise, elle nous fait un exposé magistral sur l’histoire de la basilique et son architecture et répond à nos questions avec précision. Je m’étonne de l’utilisation de l’arc en fer à cheval dans une construction antérieure à la domination arabe (715), et elle m’explique que cette forme architecturale existait du temps du Royaume Wisigoth, avec une courbure et des proportions différentes de celles des édifices islamiques ultérieurs. L’église a été remaniée à plusieurs reprises et sauvée de la ruine au dix-neuvième siècle. Mais elle conserve un chœur magnifique, une couronne wisigothe surmontant l’autel, et une belle nef dont les piliers sont des colonnes romaines récupérées d’un édifice ancien.

 La basilique est toute proche d’une source qui jaillit sous un portique wisigoth en mauvais état de conservation. Cette source était réputée miraculeuse, ce qui décida le roi Recesvinto à ordonner la construction d’un sanctuaire et à lui donner le nom de Jean-Baptiste, celui qui baptisa le Christ.

Une des 24 églises romanes de Zamora, avec son nid de cigognes

Une des 24 églises romanes de Zamora, avec son nid de cigognes

Zamora

 Comme Valladolid, Zamora a longtemps marqué la frontière entre les royaume chrétien et le Califat de Cordoue puis les royaumes dits de taifas. La ville est construite, comme Ségovie, sur une arête rocheuse à l’extrémité de laquelle se trouvent le château et, tout près, la cathédrale. Après sa conquête par le Cid en 1093, les mosquées sont remplacées par des églises. On ne compte pas moins de 24 églises romanes, édifiées au douzième siècle, à l’apogée de la ville avant que l’éloignement vers le sud de la frontière ne réduise son intérêt stratégique. La cathédrale, construite entre 1151 et 1174, présente une curieuse coupole écaillée de style byzantin.

 Zamora, dont le nom est d’origine berbère, eut longtemps une population mozarabe (arabes convertis au christianisme) et dut sa prospérité à sa situation frontalière, au sens non seulement militaire mais commercial. Toutefois, comme ailleurs en Espagne, toute trace de la civilisation arabo-musulmane fut par la suite systématiquement extirpée.

 

Flagellation du Christ, dans l'église San Pablo de Valladolid

Flagellation du Christ, dans l’église San Pablo de Valladolid

Valladolid

 Comme Zamora, Valladolid fut une ville arabe, puis une ville chrétienne qui marquait la frontière avec le monde musulman. Son principal intérêt culturel réside dans l’art baroque, avec en particulier le musée national de sculpture et de splendides façades d’édifices religieux. L’art baroque prend le contrepied de l’Islam. Celui-ci est non figuratif et recherche l’harmonie de formes géométriques. Celui-là multiplie les représentations de personnages, dont le « fils de Dieu » et la « mère de Dieu » dans des états de souffrance et de tristesse à la limite de la transe.

 Il n’y a pas de place pour la tolérance dans cet art. Il s’impose avec violence, il parle de tortures, de croix et de sang. Il a partie liée avec l’Inquisition. Son extrémisme lui fait atteindre des sommets dans l’expression des souffrances humaines, mais c’est un art de guerre et d’exclusion.

A Belmonte, la croix et la synagogue

A Belmonte, la croix et la synagogue

Belmonte

 Belmonte est un joli village entre Castelo Branco et Guarda, à l’est du Portugal. Lorsqu’en 1497, sous la pression des souverains espagnols, le roi Manuel 1er expulse les Juifs du Portugal, une importante communauté s’y constitue. Officiellement convertis, les marranes continuent à pratiquer leur foi en secret. Ils sont sortis de la clandestinité et ont construit une synagogue en 1996. C’est une page de l’histoire de la Péninsule Ibérique, le « pousse-toi que je m’y mette » qui se clôt. Mais il suffit d’écouter Cope, la chaîne de radio de l’épiscopat espagnol, pour réaliser que  l’esprit de tolérance reste un bien fragile : il faut le cultiver sans cesse et avec soin !