Prisons de France

Dans « prisons de France, violence, radicalisation, déshumanisation, surveillants et détenus parlent » (Robert Laffont 2016), Farhad Khosrokhavar, propose une passionnante enquête sociologique sur le monde carcéral.

Ce qui fait la force de ce livre, c’est la masse de témoignages recueillie auprès de détenus, de surveillants, de personnels médicaux et d’intervenants extérieurs tels que les visiteurs de prison. Chaque interview fait l’objet d’une mise en contexte et d’une interprétation.

La conclusion de l’ouvrage va dans le sens de ce que pensent en majorité ceux qui fréquentent l’univers carcéral. On ne peut certes imaginer une société sans prison. Mais elle a tant d’effets pervers sur les gens qu’on entrave – et aussi sur ceux qui entravent, les surveillants – qu’il faut en réduire l’usage au minimum incompressible, rendre les conditions de vie moins inhumaines et investir massivement dans la réinsertion et le suivi en milieu ouvert.

Prison, par Peter Halley, Musée d’art contemporain de Bordeaux

En prison, on brise votre mental

La critique de la prison est acerbe. « En prison, le regard est presque toujours orienté dans le sens de la sujétion, de la vexation, de l’agression ou du mépris (…) En prison, on brise votre mental. On ne touche pas à votre corps, mais on casse votre esprit (…) La prison ne développe pas le sentiment de culpabilité ou la volonté de réparer. Elle fait l’inverse. Elle vous rend totalement insensible et vous êtes le seul à être au centre de vos soucis. Une autre cause s’ajoute à ce sentiment : puisque vous payez par l’incarcération, vous n’avez plus à vous occuper de la réparation morale, vous êtes en train de payer par votre liberté. »

Ou encore : « La prison est la misère humaine poussée à un degré inouï (…) La prison est le lieu par excellence de l’humiliation, intentionnelle et non intentionnelle (…) La prison « déshumanise » dans le sens strict du terme : elle rend la personne égocentrique et trop absorbée par le « souci de soi » pour s’ouvrir à l’autre. (…) La prison, c’est un monde où l’on se nourrit de la misère des autres pour oublier la sienne (…) En prison, on vit dans un monde stressant, angoissant. L’ennui se change en angoisse et inversement, sans qu’on en comprenne la cause. »

 

Image du film « la taularde »

Les surveillants insultés

Farhad Khosrokhavar analyse en profondeur la relation entre détenus et surveillants. Comme les détenus, les surveillants viennent des couches défavorisées de la population ; ils sont souvent issus de l’immigration ou des Antilles. Mais ils sont placés aux deux pôles d’un système : les uns voient leur liberté entravée, les autres sont chargés de les maintenir dedans. Malgré eux, les surveillants sont haïs comme incarnation d’un système qui opprime. Ils sont fréquemment l’objet d’insultes et d’agressions de la part de détenus, en particulier de « jeunes des quartiers ».

Les surveillants souffrent de cette situation. « Et vous croyez qu’on sort indemne des insultes ? demande un surveillant. Vous les trainez avec vous comme un boulet, vous perdez la face à vos propres yeux, il y a un tribunal qui vous condamne à l’indignité. » Ils exercent un métier que, pour beaucoup, ils n’ont pas choisi. Contrairement à un enseignant ou à un infirmier, ils ne reçoivent aucun signe de reconnaissance de ses « clients ». Leur malaise est amplifié par le fait que la société elle-même les méprise : ce ne sont que des « matons ».

Entre surveillants et détenus, le rapport de force est permanent. Toutefois, des relations de personne à personne s’établissent « du donnant – donnant, une sorte d’entraide : lui il se tient à carreau et moi je fais tout pour lui rendre la vie moins dure derrière les barreaux ! »

 

Les jeunes de banlieue, le colonialisme, l’exploitation

L’analyse que fait Khosrokhavar du processus de radicalisation est particulièrement intéressante. Il évoque les jeunes de banlieue avec une certaine sévérité. « Ces jeunes, dit-il n’ont pas coutume de discuter et d’échanger avec ceux qui ne partagent pas leur univers mental, leur verlan et leurs phrases monosyllabique (…) Pour eux, la société est divisée en deux catégories : ceux qui vivent dans la cité et les autres »

Ce qui structure leur représentation du monde, c’est le sentiment profondément ancré que la société est injuste à leur égard, comme elle a été injuste avec leurs grands-parents colonisés et de de leurs parents exploités. « L’attitude de ces jeunes s’enracine dans une mémoire, celle de la colonisation, et dans l’exploitation de leurs parents. Ce passif constituerait une dette qui devrait être acquittée soit librement, soit par des manifestations de violence dans cette société envers laquelle ils nourrissent un intense ressentiment. »

Ils ont de la haine. « Noël, dit un jeune, c’était le moment où on voyait qui était pauvre et qui était riche, qui pouvait se payer des cadeaux et qui ne le pouvait pas ». Ils s’insurgent contre la pauvreté que la société leur impose. Ils considèrent que les lois qui protègent la propriété privée et les empêchent d’accéder au statut des classes moyennes sont illégitimes. Leur transgression n’est en rien immorale.

 

 

La prison, un incident de parcours

L’auteur explique que pour ces jeunes, la prison est une étape normale dans un parcours de vie. « Il existe une similitude entre le quartier et la prison : on n’en sort pas, l’ennui règne, bref, on ne se sent pas profondément dépaysé en passant de l’un à l’autre ». En cherchant à saisir par la force les richesses que la société n’offre pas de manière licite, on s’expose au risque de l’emprisonnement. C’est certes un désagrément, mais la coexistence avec des truands de plus grand gabarit permet aussi de franchir un cap dans la délinquance.

« Les jeunes, explique l’auteur, ressentent la pauvreté comme une indignité, tout devant être fait pour y mettre fin, légalement ou illégalement, peu importe. La prison devient secondaire, on l’accepte comme un risque du métier jusqu’au moment où une alternative se dresse devant vos yeux : non pas l’accession à la citoyenneté plénière, mais le recouvrement de l’identité saine par l’islam (…) Désormais, l’alternative au consumérisme, dans l’esprit des banlieusards, n’est pas une révolution sociale mais l’islam salafiste, c’est-à-dire un sectarisme en quête du pur et qualifiant la consommation de péché et d’expression de la mécréance. »

Khosrokhavar distingue soigneusement les salafistes, obnubilés par le respect scrupuleux d’interdits religieux fondés sur le pur et l’impur, et les djihadistes désireux de mener la guerre sainte. Du côté des djihadistes, « la mutation de la haine en djihadisme sacralise la rage et leur fait surmonter leur mal-être par l’adhésion à une vision qui fait de soi un chevalier de la foi, et des autres, des impies indignes d’exister. La mue existentielle est ainsi accomplie, le soi devient pur, et l’autre, impur. » Du côté des salafistes l’emporte le désir de l’hijra (l’émigration, l’hégire) vers des pays musulmans où le croyant pourra vivre sa foi plus confortablement que dans l’occident pollué par le consumérisme, le sécularisme et la mixité.

 

 

La prison, lieu privilégié de radicalisation

La radicalisation, dans sa version salafiste (majoritaire) et sa version djihadiste (plus voyante) peut se faire hors de la prison. Mais la prison est un lieu privilégié où elle se développe. La haine de la société devient encore plus viscérale lorsqu’à chaque instant on se sent brimé, oppressé, entravé. Même conçue comme une épreuve initiatique, la prison constitue une épreuve personnelle où l’on se sent déstabilisé, où les certitudes sont bienvenues. Enfin, il y a un aspect communautaire important : « Il y en a qui s’improvisent musulmans du jour au lendemain, dit un surveillant : un détenu arrive, le lendemain on voit sa barbe pousser, il se met à prier ! (…) On voit un violeur qui avait peur de se montrer dans la cour, de crainte de se faire tabasser par les autres et qui se convertit. Du jour au lendemain, on le voit arborer une nouvelle fierté, à mille lieues de son attitude modeste et abattue d’avant sa conversion. Il est protégé par les barbus, il devient fréquentable… »

« Prisons de France » est un livre de près de 700 pages, susceptible d’intéresser même un public non familier de la réalité carcérale. Pour ceux qui fréquentent les prisons, il offre, outre un corpus de témoignages criants de vérité, une utile mise en perspective. La prison, y lit-on, est ardemment demandée par de nombreux citoyens pour les protéger des nouvelles classes dangereuses. Mais en enfermant en masse les jeunes des banlieues, on dégoupille une grenade.