Rue des voleurs

« Rue des voleurs », roman de Mathias Énard (Babel, Actes Sud, 2012) est un passionnant récit au cœur des craquements qui ébranlent nos sociétés au nord comme au sud de la Méditerranée.

 « Rue des voleurs » avait tout pour me séduire : les villes de Tanger (patrie affective d’un vieil ami), de Barcelone (où j’ai travaillé) et de Tunis (mon dernier voyage au Maghreb) ; les amours contrariées d’un jeune marocain et d’une barcelonaise étudiante en arabe ; la prison d’où le héros écrit son histoire ; l’image tutélaire du voyageur marocain Ibn Battûta. Et je n’ai pas été déçu. Ce roman est de ceux dont on ne voudrait qu’il ne finisse jamais.

Tanger

Tanger

Lakhdar est un Marocain de dix-huit ans, qui vit dans la banlieue de Tanger. Surpris dans une liaison avec sa cousine Meriem, il est maudit par ses parents et mis à la porte. Après des mois d’errance, il est accueilli par un « groupe de diffusion de la pensée islamique », mené par un leader charismatique, le Cheikh Nouredine, aussi chaleureux que troublant.

 À la suite de l’attentat de Marrakech, Le Cheikh disparait subitement, avec à ses côtés Bassam, l’ami d’enfance de Lakhdar. Ce dernier, qui s’est épris de Judit, une jeune Catalane qui étudie l’arabe et avec qui il a passé une semaine de rêve à Tunis, décide de la retrouver chez elle à Barcelone. Lorsqu’après des tribulations il parvient à destination, il s’installe dans un appartement minable de la « rue des voleurs », au cœur d’un quartier de trafics et de prostitution.

 Judit est devenue une autre, rongée par un mal indéfini. Le Cheikh Nouredine réapparait, avec à ses côtés Bassam méconnaissable, le cerveau lavé. « Il se peut que l’Heure soit proche », لعَلَّ السّاعَة يَكونُ قريباً, dit un verset du Coran. Pour Lakhdar en effet, l’heure est arrivée où sa vie va basculer, où il va passer à l’âge adulte, sans esprit de retour.

 Mathias Énard situe son roman dans l’actualité brûlante, celle de « l’Espagne qui s’enfonçait dans la crise, l’Europe se détruisait sous nos yeux et le Monde arabe qui ne sortait pas de ses contradictions. » Tanger se situe à l’épicentre des séismes géopolitiques qui ont commencé à se produire. Dans son parcours chaotique, Lakhdar sera confronté à l’islamisme radical, aux rafiots d’émigrés clandestins, aux émeutes contre l’austérité à Barcelone.

 Le roman de Mathias Enard offre des portraits impressionnants. Il nous décrit Bassam, qui ne souriait plus et « avait le regard dérangeant des aveugles ou de certains animaux aux yeux effrayés et fragiles qui paraissaient toujours fixer le lointain. »

 Il y a aussi le portrait de Cruz, l’Espagnol qui embauche Lakhdar, au noir, après qu’il a quitté le port d’Algesiras. Cruz a monté un lucratif business d’identification, de rapatriement ou d’enterrement des corps d’immigrés clandestins retrouvés noyés sur les côtes andalouses. « Cruz était un mystère, sombre et fuyant ; le visage jauni, les yeux cernés ; à l’entreprise de pompes funèbres, quand il n’arrivait pas de corps, il était toute la journée derrière son bureau, un whisky à la main, à écouter d’une oreille distraite la fréquence radio de la police pour être le premier sur place en cas de découverte mortelle ; il ne buvait que du Cutty Sark, hypnotisé par Internet et des centaines de vidéos, des reportages de guerre, des clips atroces d’accidents, de morts violentes ; ce spectacle ne paraissait pas l’exciter, au contraire ; il passait son temps dans une espèce de léthargie, d’apathie informatique – seule sa main sur la souris semblait encore vivante ; il s’abrutissait à la bestialité et au whisky tout le jour et, à la tombée de la nuit, il chancelait un peu en se levant, enfilait sa veste de cuir et partait sans rien dire, en mettant deux tours de clé dans la serrure. »

 Mathias Énard, né en 1972, a étudié le persan et l’arabe et fait de longs séjours au Moyen-Orient. Dans une interview au Monde, il déclare : « j’aime cette idée (folle) qu’un auteur français né à Niort de parents français puisse être un humaniste arabe. »

Mathias Enard

Mathias Enard