Enron

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Le théâtre Noël Coward de Londres présente Enron, une pièce consacrée à la faillite retentissante du colosse américain de l’énergie le 2 décembre 2001. Elle sera aussi montée à Broadway en avril prochain.

L’auteur est une jeune Anglaise de 28 ans, Lucy Prebble. La mise en scène de Rupert Goold a de nombreux points communs avec « The Power of Yes », pièce consacrée elle aussi à la finance et à ses dérives. Son rythme est en permanence soutenu. Le style est parfois proche d’une comédie musicale : il y a des parties chantées et le mouvement des acteurs est réglé comme une chorégraphie.

La scène est partagée par un rideau ajouré noir. Certains tableaux se jouent sur une estrade dressée dans l’arrière-scène, les personnages rendus un peu irréels par l’interposition du rideau. Le rideau sert aussi d’écran pour la projection d’images d’époque : Clinton démentant toute relation sexuelle avec Monica Lewinsky, Greenspan vantant la sécurité apportée par les nouveaux instruments financiers, l’affrontement de Bush contre Gore, une publicité d’Enron se présentant comme l’entreprise du futur, la chute des Tours Jumelles de Manhattan quelques semaines avant celle d’Enron.

Il y a quelques trouvailles : Lehman Brothers est présenté sous la forme deux jumeaux moustachus à lunettes enveloppés d’un même manteau et parlant d’une même voix. Un dirigeant d’Enron met à l’épreuve un collaborateur sur un tapis de jogging en salle. Le directeur financier est entouré des « raptors » qu’il a conçus, dinosaures carnivores chargés d’engloutir les dettes de la compagnie.

Le personnage central est Jeffrey Skilling, un jeune homme brillant animé de brillantes idées, apôtre du « mark to market », technique comptable selon laquelle on assigne à tout moment à un instrument financier sa valeur sur le marché, ce qui permet donc d’enregistrer aujourd’hui des gains qui ne se réaliseront que plus tard. Skilling convainc le fondateur et président d’Enron, Ken Lay, de s’engager dans des voies nouvelles. Il s’oppose frontalement à Claudia Roe, qui défend une vision industrielle de l’entreprise : Enron devrait selon elle s’internationaliser, créer des usines en Inde. Pour Skilling au contraire, l’avenir est dans le virtuel. Il lance une activité de trading en énergie : il s’agit de vendre et d’acheter des contrats de gaz ou de kilowatts heure, et tant mieux si la transaction ne se dénoue pas en une livraison matérielle.

Skilling recrute et promeut un mathématicien financier, Andy Fastow, une sorte de professeur Nimbus qui met en place une cascade de filiales chargées de porter l’endettement du groupe. La maison mère porte ces participations à son actif, et nul ne se rend compte de la réalité : des dizaines de milliards de dollars de dettes.

Skilling, Fastow et Lay forment un triangle infernal. Ce dernier se charge du lobbying auprès des politiques, et en particulier du gouverneur du Texas, George W. Bush. Il obtiendra la libéralisation de l’énergie, avec comme conséquence des pannes électriques en Californie. Une bonne affaire pour Enron, dont les prix augmentent soudainement.

A partir de mars 2001, Fortune puis le Wall Street Journal se demandent pourquoi la compagnie a pu croître aussi vite. Skilling démissionne non sans avoir vendu son paquet d’actions. Jusqu’au bout, Lay affirme que la situation de l’entreprise n’a jamais été aussi bonne, et persuade les employés de conserver les leurs. Beaucoup se retrouveront ruinés et privés de retraite. Au procès, Fastow coopèrera pleinement avec la Justice en contrepartie d’un allègement de sa peine. Skilling s’obstinera dans un déni de toute erreur et de toute responsabilité et sera condamné à 25 ans d’emprisonnement. Lay mourra d’une crise cardiaque.

L’air de parenté entre « The Power of Yes », pièce consacrée à la crise financière culminant avec la faillite de Lehman Brothers, et « Enron » ne se limite pas au style de la mise en scène. Il y a dans la folle aventure d’Enron, dans la volonté de s’affranchir de la pesanteur de l’économie réelle, une anticipation de ce qui arrivera sept ans plus tard à l’échelle du système financier international.

(Photo tirée de la pièce Enron)

Risque Pays

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 Le quatorzième Colloque Risques Pays de Coface s’est déroulé au Carrousel du Louvre le 18 janvier. Je fais part ici de mes étonnements.

J’ai participé à la création du Colloque Risques Pays de Coface en 1997 et j’ai eu la chance d’assister à cette conférence chaque année. Je l’ai vu grandir jusqu’à déborder la capacité du plus grand amphithéâtre du CNIT à La Défense. Depuis l’an dernier, c’est le Carrousel du Louvre qui accueille la manifestation. Le public est disposé le long et au bout d’une passerelle qui sert souvent aux défilés de mode. Il s’en dégage une impression de convivialité bien que, pour leur confort, les spectateurs regardent davantage les écrans géants que les intervenants sur scène. J’ai été étonné par une innovation technologique : le texte des interventions s’inscrivait en bas des écrans avec à peine quelques secondes de décalage. Je suis resté admiratif de la dextérité de la personne au clavier et de l’efficacité de son logiciel.

J’ai été étonné par le pessimisme de Dean Baker, du Centre de Recherche Economique et Politique de Washington, sur l’économie américaine. Il pense que les prix de l’immobilier vont repartir à la baisse jusqu’à atteindre leur niveau d’équilibre à long terme, que le taux d’épargne va s’accroître et que le moteur de la consommation va faire défaut.

J’ai été séduit par la démarche intellectuelle proposée par Patrick Artus, le Directeur des Etudes et de la Recherche de Natixis. Son objectif est de calculer le déficit budgétaire maximum qu’un pays donné peut se permettre. Il résulte du produit du degré d’endettement public par l’indice de croissance de long terme en valeur. Ce dernier se définit comme la somme de la croissance de la productivité observée au cours des dernières années, de la croissance estimée de la population au cours des prochaines années et du taux d’inflation. Pour la France, l’indice de croissance de long terme est de 2.91%, résultant d’une croissance de la productivité de 1,21%, d’une décroissance de la population active de -0.32%, et d’un effet prix de 2.02%. Appliqué au pourcentage de la dette publique dans le produit intérieur brut, 78%, le taux de croissance de long terme de 2.91% donne un déficit public maximum de 2.27%. Les valeurs extrêmes sont le Japon qui, avec -0.14%, ne pourrait selon le modèle se permettre aucun déficit, et l’Inde qui, avec +13,65%, dispose d’amples marges de manœuvre. Patrick Artus s’étonne de ce que le marché des Credit Default Swaps, qui couvrent le risque d’insolvabilité des Etats, ne sanctionnent pas le Japon ou la Grande Bretagne, dont le déficit public est bien supérieur au maximum théorique.

J’ai été étonné par les bonnes nouvelles en provenance de la Turquie, dont le Colloque a traité dans la partie consacrée à l’Europe Centrale. Son endettement public est passé de près de 100% en 2002 à moins de 50% en 2007 et n’a pratiquement pas bougé pendant la crise économique mondiale.

J’ai aimé la méthode de Stephen Green, économiste de la Standard Chartered Bank à Shanghai pour mesurer la marche réelle de l’économie chinoise, sachant que la statistique officielle du PNB est sujette à caution. Il prend en compte plusieurs indices, dont les mouvements de fret, les mouvements de conteneurs ou les stocks de produits finis.

Enfin, je n’ai pas aimé du tout le mot lancé par le Financial Times pour caractériser les pays européens plus touchés par la crise, les PIGS : Portugal, Ireland, Greece, Spain !

Les présentations faites au Colloque Risque Pays de Coface se trouvent à l’adresse suivante : http://www.risque-pays.coface.fr/fr/le-colloque/les-thematiques

(Photo : l’immeuble de Coface à La Défense)

Copenhague

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 Il y a une quinzaine de jours, les blogueurs du Monde furent invités à écrire ce que leur inspirait de sommet de Copenhague. Je n’eus pas envie d’ajouter quelques décibels au bruit médiatique. Après le fiasco, après la déception et la frustration, vient le temps de la réflexion.

Dans le quotidien britannique The Guardian, George Monbiot a publié le 22 décembre un article intitulé : « qui est à blâmer pour l’échec de Copenhague ? Barack Obama. Et vous ». Selon lui, un succès de la conférence de Copenhague aurait signifié pour le président américain l’obligation de livrer au Congrès la bataille de sa vie, avec peu de chances de l’emporter face aux lobbies de tout genre. Assembler autour de lui une coalition hétéroclite de pays en exerçant sur eux des pressions dignes d’un George Bush, mettre la Chine en accusation et, geste impardonnable, lui faire perdre la face, lui permettait d’éviter cette bataille et de rejeter la responsabilité de l’échec sur l’étranger. George Monbiot montre du doigt un second responsable, les citoyens, nous-mêmes : « le nombre de ceux qui sont passés à l’action fut pathétique. Des manifestations qui auraient du amener des millions de personnes dans les rues ont lutté pour en mobiliser quelques milliers. »

Dans ce qui s’est écrit ces derniers jours, je voudrais retenir quelques idées.

La première est que le sommet de Copenhague n’a pas été seulement négatif. Plus personne ne doute maintenant de la réalité du changement climatique et du fait qu’il s’agit d’un défi majeur pour les gouvernements du monde entier. La plaisanterie d’Hugo Chavéz, « si le climat avait été une banque, on l’aurait déjà sauvé ! » a du vrai. Il reste que la question du réchauffement est maintenant installée solidement au coeur des relations internationales. A cet égard, le cafouillage de la conférence a aussi quelque chose de positif : il faudra tenir compte d’une multitude de réalités différentes si l’on veut construire un accord où chaque pays gagne quelque chose.

La seconde est que chaque année perdue dans la recherche d’un traité contraignant, après la décennie perdue de Bush, contient en germe d’immenses dangers. L’insuffisante réduction de la consommation d’énergie fossile comme la raréfaction des ressources en eau vont exaspérer les conflits géopolitiques. Le monde va devenir plus dangereux à mesure que les températures s’élèveront. Les prix de biens essentiels comme le pétrole ou les céréales peuvent exploser et provoquer des ajustements brutaux et des craquements dans nos systèmes sociaux et politiques.

Troisième idée : si les Etats ont leur rôle à jour dans la lutte contre le réchauffement climatique, beaucoup d’actions sont déjà à l’oeuvre plus près des citoyens, dans les municipalités ou dans les régions, ou au contraire dans les fédérations d’Etats comme la Communauté Européenne. Même du temps de Bush, le gouverneur républicain de Californie faisait adopter des normes anti-pollution rigoureuses. L’appel de Corinne Lepage à la société civile va dans le même sens.

Enfin, il faut réinventer les négociations internationales. On a incriminé la mauvaise gestion danoise de la conférence, mais il faut se rappeler qu’une autre grande négociation, le Cycle de Doha de l’Organisation Mondiale du Commerce, patine elle aussi depuis des années. Comme le dit le coordinateur de la conférence de Copenhague Yvo de Boer, cité par Monbiot : « si l’une après l’autre les échéances ne sont pas respectées, nous finirons par devenir une sorte de petit orchestre sur le Titanic ».

Que faut-il faire ? Il faudra probablement dessiner un accord avant les grandes conférences entre les principaux responsables des phénomènes auxquels on veut s’attaquer, que ce soit les émissions de carbone ou les restrictions au commerce. Faute d’un schéma commun  mis au point à l’avance entre les Etats-Unis, l’Union Européenne, le Japon et la Chine, un accord entre 192 pays était hautement improbable. Il faudra aussi s’inspirer de ce qui a fait le succès de l’Union Européenne : une grande idée fondatrice, autrefois le désir d’éviter une troisième guerre mondiale sur le continent, maintenant celui de prévenir un désastre écologique ; mais surtout de sordides négociations de marchands de tapis qui n’ont rien de reluisant mais sont seules capables de garantir que chacun sort gagnant d’une manière ou d’une autre d’un compromis.

Les négociateurs de Copenhague avaient bien en tête la grande idée. Il faut maintenant retrouver, à l’échelle mondiale et sur le sujet du réchauffement planétaire, la délicieuse atmosphère glauque des négociations de Bruxelles, horloge arrêtée !

(Photo : The Guardian)

Paradoxe de la consommation en Grande Bretagne

 La consommation en Grande Bretagne aurait progressé de plus de 4% en un an. Dans le même temps, le produit intérieur brut a diminué de près de 5%. Comment expliquer ce paradoxe ?

Selon le British Retail Consortium, les ventes du secteur de la distribution auraient augmenté de 4,1% de novembre 2008 à novembre 2009. Dans un contexte de forte récession (le PIB a décru de 4.7% en un an), les hypermarchés accroissent fortement leurs ventes, le luxe fait une année exceptionnellement bonne, le textile progresse, et seuls les secteurs liés à la maison (ameublement, bricolage) régressent.

Plusieurs facteurs expliquent ce paradoxe. Le premier est la baisse historique des taux d’intérêt. La plupart des prêts hypothécaires en Grande Bretagne sont à taux variables. Les conséquences sur le pouvoir d’achat des ménages sont si sensibles que le Gouvernement gère deux indices de prix, le RPI (Retail Prices Index) et le CPI (Consumer Prices Index), le second tenant compte du coût des prêts. L’économie pour les foyers britanniques serait de l’ordre de 120 livres par foyer et par mois, somme disponible pour épargner mais aussi pour consommer.

La baisse de la livre sterling attire des consommateurs européens et stimule les ventes, principalement à Londres. Elle décourage aussi les Britanniques de voyager à l’étranger, ce qui libère du pouvoir d’achat pour la consommation domestique.

Enfin, la baisse de la TVA, qui prendra fin dans quelques jours, a certainement stimulé la consommation, particulièrement ces dernières semaines.

Les perspectives pour 2010 sont toutefois incertaines. En cas de remontée des taux d’intérêt, le budget des ménages va de nouveau se tendre. La TVA va revenir à son niveau antérieur. Le chômage ne cesse de s’accroître et pousse les ménages à la prudence et à l’épargne. La hausse des ventes de détail dans un contexte de récession n’aura peut-être été qu’un feu de paille.