Thomas Ostermeier réinvente Hamlet

Le Barbican Theatre de Londres vient de produire Hamlet de Shakespeare, réinventé par Thomas Ostermeier, le directeur du théâtre Schaubühne de Berlin. La pièce avait été présentée au Festival d’Avignon en 2008.

 Le hasard a fait que deux pièces produites par le Barbican récemment ont pour cadre le Danemark : Festen, de Thomas Vinterberg mise en scène par Vlad Massaci, et Hamlet de William Shakespeare mis en scène par Thomas Ostermeier.

 En réalité, c’est à une recréation d’Hamlet que se livre le metteur en scène allemand : le nombre de personnages est ramené à onze, interprétés par six acteurs ; l’ordre des scènes est altéré ; le texte est parfois cité littéralement, mais parfois totalement réécrit. Après quelques minutes, mes voisins quittent la salle, visiblement outrés ; mais dans l’ensemble, le public est enthousiaste.

 Thomas Ostermeier fait dans l’excès. Au premier plan de la scène se trouve un paquet de boue, la terre où le roi du Danemark, père d’Hamlet, est enterré dans le premier tableau de la pièce où l’horreur le dispute au grotesque. La boue restera présente tout au long du spectacle : les acteurs y vautrent leur terreur, ils la mangent à pleine bouche, ils l’utilisent comme projectile. Le plateau est un véritable chaos, encombré de détritus et de cannettes de boissons éventrées et dégoulinantes. C’est qu’Hamlet est fou. Ayant eu une vision de son père clamant vengeance pour le crime de son frère, qui l’a fait assassiner pour pouvoir prendre la couronne et la reine, il se fait passer pour fou pour pouvoir accomplir cette vengeance. Mais la folie finit par le posséder et faire sombrer dans l’horreur tout ce qui l’environne, à commencer par son amour, la belle Ophélie.

 On  passe de la grosse farce au sombre désespoir, d’une musique assourdissante qui fait vibrer les entrailles au profond silence, d’un texte classique à un parler de banlieue. Les acteurs se livrent totalement dans leur jeu, en particulier Lars Edinger dans le rôle d’Hamlet, dont la stature fait penser à Gérard Depardieu et qui, comme lui, domine le spectacle de la tête et des épaules. Ils sont si engagés que les passions affleurent, sexe, pouvoir, angoisse, domination. On en sort ébranlé.

 Face à Lars Edinger, Judith Rosmair joue à la fois le rôle de Gertrude, la femme d’Hamlet senior, qui se remarie avec son frère un mois à peine après son enterrement, et celui d’Ophélie, que dans sa folie simulée devenant réelle, Hamlet rejette avec violence et mépris. La scène du suicide d’Ophélie est pathétique ; aussi frêle qu’Hamlet est massif, Ophélie est secouée de convulsions. Enfermée dans une bâche de plastique, elle étouffe. Ostermeier a inventé ici un langage aussi puissant que le langage pictural du préraphaélite Everest Millais dans sa toile célèbre, Ophélie.

 Shakespeare ne cessait de retravailler le matériau préexistant, y compris l’histoire d’Hamlet. Ostermeier réinvente Hamlet. C’est fort, laid, violent, émouvant. C’est du grand théâtre.

 Photo d’Hamlet de Thomas Ostermeier, Lars Edinger et Judith Rosmair

Festen, par le Théâtre Nottara de Bucarest

Le Barbican Centre de Londres a récemment programmé Festen (Célébration), adaptation au théâtre par le danois Thomas Vinterberg de son film. La pièce était mise en scène par Vlad Massaci, le directeur du théâtre Nottara, de Bucarest.

 Helge Klingenfeld-Hansen (Alexandru Repan) réunit sa famille dans l’hôtel qu’il possède et où ses quatre enfants ont grandi. En fait, dit son épouse Else, trois enfants. La fille aînée, Linda, s’est suicidée récemment. On fête le soixantième anniversaire de Helge.

 Christian (Ion Grosu), le fils ainé,  frère jumeau de Linda, demande la parole. Il dévoile un secret enfoui depuis trente ans : lui et sa sœur ont été violés par leur père systématiquement pendant des années. Helge est une forte personnalité. Magnanime, il pardonne à son fils égaré cet accès de délire. Il gagne la première manche ; grands-parents, épouse, frère et sœur veulent passer à autre chose.

 Christian est sur le point d’abandonner. En tête à tête avec Helge, il lui marmonne des excuses pour avoir gâché sa fête d’anniversaire. Mais il se reprend et mène une seconde offensive. Il l’accuse du meurtre de Linda, pour l’avoir poussée au suicide. Cette fois, la réunion de famille tourne à la foire d’empoigne. On frappe Christian, on l’évacue de force de la salle du festin.

 Mais voici qu’Helene, la sœur cadette de Christian, donne lecture d’une lettre d’adieu de Linda, qui confirme, de l’outre-tombe, qu’elle s’est donnée la mort parce qu’elle se sentait incapable de construire sa vie à cause des abus subis de son père. Michael, le fils le plus jeune, indique à Helge qu’il doit partir. Ce dernier, vaincu et exilé de ses proches, rend hommage à Christian : « tu as mené un beau combat mon fils ».

 La pièce était jouée dans « The Pit », un théâtre de poche au sous-sol du Barbican. Les spectateurs étaient disposés dans trois travées en U. L’espace central était occupé par la longue salle du banquet d’anniversaire de Helge. Il se déprenait de la mise en scène un angoissant sentiment de huis clos. Un cinéaste, invité pour « l’anniversaire », prenait des gros plans des personnages, reproduits sur des écrans vidéo. Magie du théâtre : Linda, la sœur morte, circulait pieds nus entre les convives de cette étrange célébration. Dans la dernière scène, Christian prend le siège de son père, et Linda sa place à table au milieu de la famille.

 Formidable soirée théâtrale, avec pour seule frustration de ne pas comprendre le roumain et de devoir lire les surtitres anglais.

 Photo de la pièce Festen par le Théâtre Nottara de Bucarest au Barbican Centre.

Le Tartuffe de Molière à Watford

Le Palace Theatre de Watford vient de programmer une remarquable adaptation de « Tartuffe ou l’Imposteur » de Molière par ETT, English Touring Theatre, une troupe itinérante de Liverpool.

 L’adaptation du texte de Molière par Roger McGough est fidèle à l’esprit de la pièce. Il s’écarte parfois de la lettre, comme lorsqu’il remplace les citations latines par des proverbes anglais dits avec l’accent français.

 La metteuse en scène, Gemma Bodinetz, a choisi d’interpréter la pièce dans le registre de la farce. Ce faisant, elle prend le contre-pied de réalisations où domine la situation tragique d’une famille brisée par un imposteur. Celles-ci portent un message sur le caractère pervers de l’hypocrisie religieuse ; c’est l’aveuglement et l’autocratisme d’Orgon que Bodinetz ridiculise.

 On sait que Molière était fortement influencé par la Commedia dell’arte. Dans la même veine, Gemma Bodinetz donne à ses acteurs des postures, des mimiques et des paroles exagérées à l’extrême. Orgon (Joseph Alessi) est si invraisemblablement aveugle qu’il en devient sympathique ; sa fille Marianne (Emily Pithon) est d’une niaiserie de compétition ; sa femme Elmire (Rebecca Lacey) joue la femme fatale à s’y tromper ; la soubrette Dorine en rajoute dans l’impertinence et la moquerie ; et Tartuffe (Colin Tierney) lui-même est si concentré dans sa besogne de jouer la comédie de la piété que son caractère diabolique le cède au ridicule.

 On rit comme des gosses. C’est une magnifique réussite de la troupe de l’ETT. C’est aussi un hommage au génie de Molière, trois siècles et demi après qu’il eut produit le Tartuffe pour la première fois devant le roi Louis XIV.

 Photo de la pièce « Tartuffe or the Imposter », par ETT, English Touring Theatre.

Dreamboats & Petticoats

La célébration de l’anniversaire de notre fille Florence m’a permis d’assister au spectacle de son choix : la comédie musicale Dreamboats & Petticoats au Playhouse Theatre de Londres.

 Dreamboats & Petticoats était initialement une compilation de succès de la fin des années cinquante et du début des années soixante. Le spectacle au Playhouse Theatre s’apparente plus à un « juke box musical » qu’à une comédie musicale proprement dite. Le scénario est mince : en 1961, un groupe de jeunes cherche à percer dans le monde naissant du rock. La scène la plus intéressante est celle où Norman, un chanteur au physique d’Elvis Presley, parvient à faire main basse sur le groupe et à évincer son chanteur, Bobby. La rivalité de Bobby et de Norman n’est pas seulement musicale : ils sont aussi en compétition pour séduire Sue, l’extravertie, et Laura, la musicienne douée.

 La musique est jouée sur scène par un groupe d’artistes formidables qui nous replongent dans l’ambiance d’une époque qui a, cinquante ans après, l’éclat de Presley, de Gagarine et de Kennedy. Beaucoup de chansons étaient reprises en cœur par le public. L’apparition de Des O’Connor, une célébrité de la télévision depuis des décennies, suscitait l’enthousiasme général. Mes références aux années soixante sont différentes. Elles se nomment Johnny Hallyday, Claude François, Françoise Hardy ou Sheila. Pourtant, lorsque dans la scène finale, le public a été invité à se lever et à se laisser prendre par le rythme, les spécificités nationales se sont soudain dissoutes.

 Il m’est revenu à l’esprit un professeur de français de mes années de collège, dans les années soixante. Pour ridiculiser la chanson yéyé, il nous avait distribué le texte débile d’une chanson. En regardant Dreamboats & Petticoats, j’ai réalisé combien son approche était erronée. Par le langage de la musique s’exprimait une génération. Son mépris empêchait le savant professeur de comprendre ce qui se passait sous ses yeux et dans ses oreilles. Cinquante ans après, c’est lui qui se trouve ridicule.

 Photo de « Dreamboats & Petticoats »