Dans une note intitulée « une stratégie économique de ruptures pour la France », le Conseil d’analyse économique (CAE) établit un diagnostic de l’état de santé de notre pays et préconise des politiques en rupture avec celles mises en œuvre jusqu’à présent. Dans cet article, nous nous intéressons à ce diagnostic : basé sur des faits et des chiffres, il devrait être largement partagé.
Le Conseil d’analyse économique « réalise, en toute indépendance, des analyses économiques pour le gouvernement et les rend publiques. Il est composé d’économistes universitaires et de chercheurs reconnus. » Au sein du Conseil, différentes sensibilités s’expriment. Il est donc remarquable que cette note de stratégie ait été adoptée à l’unanimité.
Le premier élément du diagnostic concerne la jeunesse, ce qui ne saurait étonner dans le contexte de révolte lycéenne. La note du CAE souligne un double décrochage : la baisse du niveau, en particulier en mathématiques ; et un accroissement des inégalités. « le niveau moyen en calcul des élèves de CM2 a fortement baisse entre 1987 et 2017, au point que seul 1 % des élèves atteint désormais le niveau des 10 % les meilleurs en 1987 » ; « l’écart de performance en mathématiques entre élèves favorisés et défavorisés atteint 113 points contre 93 dans l’OCDE, soit une avance de plus de trois années scolaires pour les enfants des familles aisées. »

La note de stratégie s’intéresse ensuite à la productivité. « La principale cause du décrochage économique français depuis trente ans est la difficulté à diffuser rapidement et efficacement les technologies numériques dans l’ensemble de l’économie. La productivité du travail a progressé de +0,8 % par an en France entre 1995 et 2025, contre +1,7 % aux Etats-Unis et +1,1 % dans la zone euro. »
Les auteurs du rapport estiment que les aides à l’emploi, fondées sur des allègements fiscaux pour les postes de travail rémunérés au Smic, ont progressivement perdu en efficacité. « En comparaison internationale, le retard français en matière d’emploi provient principalement des jeunes et des seniors. Le taux d’emploi des personnes d’âge intermédiaire est proche de celui observe dans les pays les plus performants. Les difficultés d’insertion demeurent en revanche importantes pour une partie des jeunes, notamment peu qualifiés ».
La note du CAE attire l’attention sur l’accroissement de la pauvreté et des inégalités dans les successions. « Sur le terrain décisif de la mobilité sociale, la France n’est pas bien positionnée : la mobilité sociale intergénérationnelle. y est aussi faible qu’aux Etats-Unis pour l’accès à l’éducation supérieure ; la mobilité salariale au cours de la vie est faible en comparaison internationale ; et les inégalités de patrimoine, nettement supérieures à celles des revenus, se doublent d’un poids croissant de l’héritage dans la formation des positions économiques ». Les auteurs de la note insistent sur les inégalités liées à la « grande transmission ». Le patrimoine est aujourd’hui concentré chez les plus âgés : par rapport à celui des 50-59 ans, le patrimoine net médian des 30-39 ans a diminué de 35 % entre 1986 et 2015, tandis que celui des plus de 70 ans a plus que doublé. » La fin de vie des baby-boomers pourrait faire exploser les inégalités.
Sans surprise, le CAE alerte sur la dégradation des finances publiques : « La dette publique française est passée de 60 % du PIB en 2000 à 119 % au 2e trimestre 2026. Elle est désormais la troisième plus élevée de l’Union européenne, derrière la Grèce et l’Italie. » L’État a investi massivement pour contrer les effets des crises, mais n’a pas résorbé les dépenses exceptionnelles en haut de cycle. « La charge de la dette, de 1,8 % du PIB en 2023, atteint 2,6 % en 2026, et continuera de croitre à mesure que la dette se refinancera à des taux plus élevés. La France est ainsi exposée à un effet ≪ boule de neige ≫ : dès que le taux d’intérêt dépasse la croissance, le ratio de dette sur PIB s’emballe et devient très difficile à maitriser. »
La note de la CAE relève que les efforts pour atténuer le dérèglement climatique sont insuffisants : « les effets du changement climatique s’intensifient et leurs conséquences économiques et sociales deviennent plus visibles. Certains travaux récents estiment ainsi qu’une hausse de 1 °C de la température mondiale pourrait réduire le PIB mondial de plus de 20 % à long terme ». Il est aussi nécessaire de s’adapter aux conséquences déjà inévitables du réchauffement climatique. »
Enfin, le CAE insiste sur le contexte international. Les règles du commerce international se désagrègent, avec notamment l’usage des droits de douane par l’Administration Trump. La note souligne « le choc chinois 2.0 » : « Les exportations chinoises concurrencent désormais directement des secteurs dans lesquels l’Europe reste fortement spécialisée, notamment l’automobile, les machines et certaines technologies de la transition énergétique. » Il faut aussi tenir compte de l’accroissement des tensions internationales, ce qui requiert une augmentation substantielle des dépenses de défense.
C’est à une transformation en profondeur des politiques publiques qu’appelle le CAE. « La transformation interne dégage les marges de manœuvre nécessaires à la résilience face aux chocs externes ; la résilience et la soutenabilité budgétaire protègent en retour les investissements de transformation sur le long terme. Loin d’être un sacrifice, cette stratégie renforce le modèle social français dès aujourd’hui : meilleure école, meilleure mobilité sociale, hausse de l’emploi des jeunes, sécurisation économique, financement crédible de l’adaptation climatique et de la défense. » Les auteurs du rapport en appellent à une base scientifique solide, « d’autant plus précieuse dans un paysage politique marqué par la polarisation. »
