Les plages de l’embarquement

« Les pages de l’embarquement », livre écrit par Julien Goudichaud avec Nicolas Torrent et publié en 2023, propose un témoignage passionnant sur la « jungle de Calais » et les trajets vers l’Angleterre.

« Transhumances » a rendu compte d’un documentaire réalisé par Goudichaud sur sa traversée en zodiac parmi un groupe de migrants, de Gravelines à Douvres. Cette traversée est l’accomplissement d’une passion vécue pendant des années auprès des migrants : « En cinq ans, je suis passé de l’autre côté de l’écran. Hypnotisé moi aussi par les lumières du port de Douvres, je ne vis plus que pour une chose : traverser. Comme ces hommes et ces femmes que je côtoie tous les jours, je me sens à la fois tout proche du but et injustement empêché. »

La popularité de l’expression « jungle de Calais » doit bien sûr au chaos qui règne dans les camps de migrants : la loi de la jungle ! En réalité, comme les migrants se cachaient dans les forêts, c’est un mot farsi qui a désigné leur habitat provisoire : « jangal », forêt.

Lorsque Julien Goudichaud, graffeur et street-artist dans sa jeunesse, devient journaliste, il décide de faire d’une autre marginalité son terrain de jeu. Il s’immerge dans les camps de migrants. Il se rapproche de bénévoles, tels que « Mamie », qui a installé dans son garage des dizaines de prises électriques pour la recharge des batteries de téléphones des migrants. « Le téléphone est un coffre-fort dans lequel on conserve précieusement ses photos de famille, certains documents administratifs et les informations capitales pour la suite du voyage. C’est aussi l’outil indispensable grâce auquel on parle à sa famille pour se sentir moins seul, et on communique avec des passeurs pour, peut-être, monter à bord du bon camion. »

Julien, devenu Joulian, Jiloun ou John devient ami de migrants kurdes, irakiens, iraniens, afghans ou somaliens. Beaucoup se méfient de ce « Faransia » : ne serait-il pas de la police ? Mais il est fidèle en amitié, constamment sur le terrain. Peu à peu, il établit des relations de confiance avec des passeurs.

Dans les premières années, les passages se font en se faufilant dans un train de marchandises ou un camion se dirigeant vers le tunnel. Mais les clôtures et les patrouilles rendent presque nulles les possibilités de succès. En juin 2016, Laurent Caffier, « surnommé le Zorro de la jungle va, sans le vouloir, bouleverser l’histoire des flux migratoires sur la Côte d’Opale » . Il achète pour 1 000€ sur Leboncoin un petit zodiac, permettant à quatre Iraniens de réussir, pour la première fois, la traversée.

Six ans plus tard, la traversée est devenue une affaire industrielle. « Le business des bateaux génère désormais des sommes faramineuses. Avec un ticket moyen à 3 000 euros et une cinquantaine de passagers, un bateau rapporte pas loin de 150 000 euros. Vu le nombre de départs, on estime le marché à environ 100 millions d’euros en 2022. »

« Qui sont les gros passeurs ? Où sont-ils ? Entre les petites mains et la tête de réseau, une multitude d’intermédiaires se partagent les tâches et les responsabilités comme dans une multinationale, avec des échelons locaux, régionaux et multinationaux. »

Le regard de Julien sur les migrants est profondément humain. « Ce monde pris de convulsions et face auquel on détourne le regard par dégoût ou par crainte, lui l’embrasse comme sa propre famille, dit-il d’un bénévole. Il peut fraterniser avec la terre entière. » Cette observation, il pourrait se l’appliquer à lui-même.

« Mohamed pointe son doigt en direction de l’école de voile. Il reste quelques embarcations de loisir, dont un pédalo. C’est une blague ? C’est forcément une blague. Non. Mohamed est très sérieux. Et je mesure alors le désespoir de ces jeunes (…) Rendus fous par leur vol, par l’exil pour l’Angleterre, par la police, le danger, la faim, le vent, le froid, et surtout par la perspective d’atteindre enfin le rêve de toute une vie, ces hommes de reculeront plus (…) J’ai maintenant le sentiment abject de filmer un suicide collectif. Mais que pourrais-je faire ? »

Des migrants se trouvent à quelques dizaines de mètres d’une patrouille de police. « L’enfant est éveillé, les yeux grands ouverts, mais parfaitement silencieux malgré la tension extrême qui l’environne. Il me fait penser à certains animaux qui se figent face à une situation de danger. Ce réflexe qu’on appelle la « thanatose » ou « simulacre de mort », sert à tromper la vigilance des prédateurs. Un instinct de survie que cet enfant a probablement développé sur la route de l’exil, dans les moments où sa vie et celle de sa mère dépendaient de sa discrétion. »

« Les plages de l’embarquement » se lit comme un roman d’aventures. Et aussi comme le témoignage d’une puissante aventure humaine.

 

 

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