Another Year

110109_another_year2.1294692899.jpg

Le film de Mike Leigh « Another Year » nous raconte quatre saisons de la vie d’un couple anglais de la classe moyenne et de leurs proches.

Tom (Jim Boradbent), ingénieur géologue, et son épouse Gerry (Ruth Sheen), psychologue dans un cabinet médical, vieillissent ensemble avec bonheur. Ils habitent une maison mitoyenne typique de la banlieue de Londres. Leur plaisir, c’est de cultiver un potager dans un jardin ouvrier à quelques kilomètres de là. Lorsqu’il pleut, ils partagent un sandwich et un thermos de thé sous un abri de planches.

Professionnellement, Gerry assiste des personnes en situation difficile. Dans les premières scènes du film, une femme vient consulter pour une insomnie chronique ; priée d’indiquer sur une échelle de 1 à 10 son niveau de satisfaction dans la vie, elle répond sans hésiter « 1 » !

Personnellement, Gerry et Tom ont la main sur le cœur. Ils accueillent volontiers Mary (Lesley Manville), une collègue de travail de Gerry. Elle a environ 45 ans, est divorcée et est terrorisée par la marche inexorable de l’horloge biologique. Elle n’arrive pas à construire avec un homme une relation stable et les actes simples de la vie, comme acheter une voiture d’occasion, tournent inévitablement au désastre. Mary s’accroche à Joe, le fils de ses amis ; lorsque Joe présente sa fiancée, Mary est catastrophée.

Il y a aussi Ken, que la proximité de la retraite plonge dans l’angoisse bien qu’il exerce un travail sans intérêt, et qu’il s’abime la santé dans la nourriture et l’alcool ; et Ronnie, le frère de Tom, sidéré par le décès de son épouse et l’échec de sa relation avec son fils révolté.

Le film est construit autour du potager au printemps, en été, en automne et en hiver. Au fil de l’année, la détresse de Mary s’aggrave. La dernière scène la montre longuement, hagarde à la table familiale de Tom et Gerry, alors que la conversation tourne autour de mirifiques destinations touristiques.

« Another Year » m’a touché. Il évoque de manière si juste l’Angleterre d’aujourd’hui que je me suis imaginé sentir l’odeur de la soupe et des toasts de Gerry et Tom ! Il me rappelle une époque où nous rêvions de communautés fraternelles dans lesquelles les exclus seraient accueillis à notre table. Le film est pessimiste : la charité de Gerry et Tom semble inopérante au mieux, condescendante au pire.

Photo du film « Another Year ».

Tom Lubbock

110111_political-by-tom-lubbock_2002.1294780798.jpg

Le  caricaturiste, collagiste et critique d’art Tom Lubbock est décédé le 9 janvier d’un cancer au cerveau à l’âge de 53 ans. Il avait raconté sa perte progressive du langage dans un poignant article publié par The Observer.

« Transhumances » a rendu compte du témoignage de Tom Lubbock le 18 novembre sous le titre « quand les mots m’ont lâché. » Dans The Guardian du 11 janvier, Kevin Jackson écrit la nécrologie de son ami Tom.

Il souligne son humour, illustré dans le collage reproduit ici et réalisé en 2002 : la carte administrative du monde se lit comme la juxtaposition de « ciels » et « d’enfers », une jolie représentation de la philosophie politique de « l’axe du mal ».

Kevin Jackson cite les derniers mots de l’article « when the words failed me », « quand les mots m’ont lâché » :

« The final thing. The illiterate. The dumb.

Speech?

Quiet but still something?

Noises?

Nothing?

My body. My tree.

After that it becomes simply the world. »

« La chose finale. L’illettré. Le muet. / Langage ? / Tranquille, et pourtant quelque chose ? / Des bruits ? / Rien ? / Mon corps. Mon arbre. / Après cela il devient simplement le monde. »

 

Illustration tirée de The Guardian : collage par Tom Lubbock

Chicago, comédie musicale

110102_chicago2.1293972337.jpg

La comédie musicale Chicago est à l’affiche depuis treize ans à Londres. Cette longévité se justifie par la qualité du spectacle et de ses acteurs.

D’emblée, nous sommes avertis : nous entrons dans le monde louche du Chicago de la prohibition, un monde de sexe et d’alcool, un monde où un avocat habile peut faire acquitter un criminel et le propulser dans la gloire. C’est précisément de gloire que rêvent Roxie Hart et Velma Kelly, emprisonnées pour meurtres, qui rivalisent dans la séduction à l’égard de l’avocat Billy Flynn, qui pourra leur procurer acquittement et célébrité.

La mise en scène tient de l’exploit. Il n’y a pas de fosse d’orchestre au Cambridge Theatre, et les musiciens sont placés sur une tribune faisant face aux spectateurs. Intelligemment, cet inconvénient est transformé en un atout : la tribune sert d’extension à l’espace exigu du plateau et les acteurs interagissent fréquemment avec les musiciens.

La virtuosité des acteurs-chanteurs-danseurs déjoue les lois de la gravité. Nous oublions dans le rythme de la musique le poids des journées d’hiver, nous sommes étourdis de sauts et pirouettes, nous sommes émerveillés par la souplesse et la grâce des corps. Plusieurs scènes sont inoubliables, en particulier celle-ci. L’avocat convoque la presse pour raconter l’histoire, réarrangée par lui, de Roxie. La jeune femme est sur ses genoux pendant que les journalistes forment autour d’eux un ballet scintillant. L’avocat chante comme un ventriloque, et c’est Roxie qui ouvre la bouche exagérément. La fascination des médias pour le fait divers croustillant, leur manipulation par un homme qui considère la justice comme un pur spectacle, sont rendues de manière drôle et cruellement vraie. Un peu plus tard dans le spectacle, une jeune étrangère proteste de son innocence mais, faute d’un tel appui, est condamnée à la pendaison : son jugement et son exécution sont évoquées brièvement mais avec une grande force.

Critique sociale, érotisme, rythme, jaillissements, élégance. Quel bon spectacle !

Illustration : Chicago, au Cambridge Theatre de Londres.

Somewhere

110103_somewhere.1294082193.jpg

« Somewhere », film réalisé par Sophia Coppola et vainqueur du Lion d’Or au Festival de Venise, nous parle d’un homme perdu, nulle part, à la recherche d’un enracinement.

La première séquence, très longue, nous montre un homme au volant de sa Ferrari faire des cercles sur une piste improvisée dans un désert de Californie ; la dernière scène nous montre le même homme, dans le même désert, abandonner la même Ferrari et marcher seul sur la route, droit devant.

L’heureux propriétaire de la Ferrari est une star d’Hollywood, Johnny Marco (Stefen Dorff). Il a tout ce qu’un homme peut désirer : l’argent, la célébrité, les belles femmes qu’il n’a pas même à conquérir car elles se jettent à son cou. Pourtant, il tourne en rond et il déprime. Il vit dans une suite de l’Hôtel Marmont de Los Angeles, mais ce n’est pas chez lui.

Johnny doit, le temps d’un week-end, prendre en charge sa fille Cleo (Elle Fanning). Il découvre cette petite fille de onze ans qui maîtrise déjà le patinage artistique. Il l’emmène à Milan pour participer à une remise de prix télévisée cruellement berlusconienne, et dans ce monde factice la petite fille lui donne une leçon de bon sens. Père et fille partagent des moments simples, un bain de soleil au bord de la piscine, un plateau repas. Johnny se rend compte de ce que le cœur de Cleo est ce  « quelque part » (somewhere) auquel ils aspire désespérément.

« Somewhere » est volontairement lent.  Au département des effets spéciaux, Johnny a le visage entièrement recouvert d’une sorte de plâtre, à l’exception des narines par lesquelles il respire bruyamment. La scène semble interminable. Lorsqu’on lui retire le masque, son visage est devenu celui d’un vieillard, comme pour mettre en évidence l’inanité de sa vie.

Photo : Stefen Dorff et Elle Fanning dans « Somewhere ». Site Internet http://www.somewherethefilm.com/.