Le crépuscule rappelle quelque chose

Le Palace Theatre de Watford accueille en ce début septembre des pièces produites pour le festival d’Edimbourg. L’une d’entre elles est l’œuvre de l’Américain Stephen Belber, « dusk rings a bell » (2010).

 La pièce a pour cadre une villégiature en bord de mer, en hiver. Comme le dit Molly, une femme de 39 ans fière d’être une spécialiste de la communication et de travailler « pour Jeff » à CNN, « la plupart des maisons d’été sont glaciales en hiver. Elles sont rarement isolées mais surtout elles sont simplement émotionnellement froides. Comme des salles de bal à 10h du matin ; ou des avions évidés de tous leurs sièges ; ou une famille dont le seul enfant lit beaucoup trop de livres ».

 En surface, Molly est heureuse. En réalité, au milieu de sa vie, elle a froid. Elle est venue dans la maison de vacances de son enfance récupérer la lettre que la petite fille de quatorze ans qu’elle était avait écrite à la femme de 39 ans qu’elle est maintenant. La gamine incitait l’adulte de demain à avoir confiance. Molly a-t-elle confiance ?

 Le gardien de la résidence, Ray, intercepte Molly après qu’elle a fracturé une fenêtre de la maison et récupéré la précieuse lettre. Ils se reconnaissent. Ils avaient eu un flirt lorsqu’ils étaient adolescents. Ray rêvait d’être chirurgien cardiaque, mais son projet s’est interrompu lorsqu’il a fait 10 ans de prison pour avoir assisté passif à l’assassinat d’un jeune homosexuel. Molly pensait au grand amour, à avoir des enfants, une vie enrichissante. Elle se trouve divorcée, seule et sans enfant.

 Molly et Ray essaient de comprendre ce qui leur est arrivé, et qui sait, à partir de là, d’inventer un avenir affranchi de la peur et de la culpabilité.

 La pièce est jouée derrière le rideau de scène du Palace Theatre, arrangée avec un petit espace scénique et quelques rangées de sièges. Les acteurs, Paul Blair (Ray) et Abi Titmuss (Molly) sont excellents.

 Abi Titmuss, une jeune femme de 35 ans, a une histoire personnelle peu banale. Après avoir exercé le métier d’infirmière, elle a posé pour des magazines masculins tels que « Nuts », a été désignée plusieurs fois comme une des femmes les plus sexy de Grande Bretagne et est devenue célèbre au point de faire l’objet d’écoutes téléphoniques de News of the World. En 2006, elle s’est tournée vers une carrière théâtrale, sans craindre de jouer dans des pièces difficiles et de diffusion limitée, comme celle de Belber.

 J’admire son parcours. Dans la pièce, Ray demande à Molly : « Quelle est la chose la pire que tu aies jamais faite ? » Après une hésitation, Molly lui répond « La pire chose… c’est que je ne prends jamais de risques ». Visiblement, Abi n’est pas Molly.

 Photo : affiche de « dusk rings a bell ».

La Cerisaie

Le National Theatre de Londres donne actuellement La Cerisaie, l’ultime pièce d’Anton Tchekhov.

 La mise en scène est de Howard Davis et l’actrice principale, dans le rôle de Ranyevskaya, Zoë Wanamaker, dont nous avions apprécié la direction et l’interprétation de « all my sons ». La pièce fut pour la première fois représentée en janvier 1904, quelques mois avant la mort de l’auteur de tuberculose à l’âge de 44 ans.

 Un changement irréversible est en cours en Russie. Le servage a été aboli. Avec retard, le pays s’industrialise, on construit des chemins de fer, on électrifie, on cherche à s’enrichir. Deux personnages incarnent ce changement : Lopakhin, petit fils de paysan asservi, fils d’un misérable échoppier qui n’avait pas même le droit de pénétrer dans la cuisine du seigneur du lieu, est devenu un négociant prospère qui entend faire fructifier son business ; Petya Trofimov est un étudiant attardé qui voit à portée de main un changement radical dans la société. On peut dire que Trofimov préfigure l’idéalisme des soviets d’avant la dictature, et que Lopakhin est le modèle des prédateurs qui s’en donneront à cœur joie après l’implosion de l’Union Soviétique.

 Le seigneur du lieu est une femme, Ranyevskaya. Elle revient d’un séjour de dix ans à Paris où elle est allée oublier son fils noyé dans la rivière qui longe l’immense cerisaie du domaine. La famille, son frère Gaev, sa fille Anya et sa fille adoptive Varya, Trofimov, l’ancien répétiteur du fils disparu, et les domestiques, dont le vieux Firs qui regrette l’époque de la servitude où tout était si simple, se retrouve dans la joie et les embrassades. La joie ne dure pas : Lopakhin les met devant la réalité des dettes accumulées : le domaine et sa cerisaie vont être mis aux enchères. Le temps presse. Il propose un plan : il peut rassembler le capital nécessaire pour, une fois la cerisaie abattue, lotir le domaine et y construire des bungalows de vacances au bord de la rivière. C’est le rachat des dettes, et même l’aisance, assurés pour Ranyevskaya et sa famille.

 On pourrait demander de l’argent à une lointaine tante très riche, on pourrait marier Varya à Lopakhin. Mais personne ne prend en mains la situation. Ranyevskaya ne se résout pas à la destruction de la cerisaie si belle dans sa blancheur printanière.  Le domaine est mis aux enchères, et c’est Lopakhin qui l’acquiert. L’ancien petit fils de serf tient sa revanche, mais celle-ci est amère car il perd, lui aussi, le monde dans lequel il a grandi et auquel il est viscéralement attaché.

 Les acteurs sont formidables : Zoë Wanamaker joue une Ranyevskaya tendre, passionnée, séductrice et finalement défaite ; Conleth Hill donne au personnage de Lopakhin une épaisseur humaine que son rôle de capitaliste impitoyable pourrait parfaitement gommer ; James Laurenson, Gaev dans la pièce, fait aimer ce personnage falot qui reconnait lui-même être incapable de penser ; Mark Bonnar met de la passion dans le personnage de Petya Trofimov lorsqu’il dit « toute la Russie est notre cerisaie. La planète entière. Le monde est énorme, magnifique. Plein de potentiel » et lorsqu’il invite Anya à voir dans la cerisaie la souffrance des travailleurs qui l’ont fait grandir au bénéfice de sa famille. Kenneth Granham (Firs, le vieux serviteur nostalgique que tout le monde oubliera lors de l’évacuation finale), Claudia Backley (Varya) Charity Wakefield (Anya) sont tous convaincants.

 Le décor, celui d’une datcha dont le bois semble faire corps avec la cerisaie que l’on devine au-delà des fenêtres, est en harmonie avec cette pièce dans lequel ce qui est ne sera plus.

 

Photo de la pièce par The Guardian, et photo d’une cerisaie du Jerte (Espagne) en fleurs par « transhumances ».

Wunderkammer par Circa

 

La troupe australienne Circa a présenté au Barbican de Londres un spectacle intitulé Wunderkammer (le cabinet des curiosités en allemand).

 Emma McGovern, l’une des acrobates de Circa, danse avec la corde suspendue au centre de la scène. Elle virevolte, s’enroule, glisse, tourne sur elle-même dans un mouvement solaire soudain miraculeusement ralenti. La corde est instrument de mort mais aussi serpent sensuel caressant. Le corps est sans cesse entraîné par sa gravité, mais les mouvements de l’artiste la projettent dans cesse plus haut dans un vertige de grâce et d’énergie. Ce n’est pas tout. Lorsqu’Emma et la corde se séparent, elle ne touche pas terre. Elle marche, non sur le sol, mais sur les mains et les têtes de partenaires, prolongeant le sentiment d’irréalité. C’est un moment d’une stupéfiante beauté.

 Le cabinet des merveilles que propose Circa, sous la direction de Yaron Lifschitz, nous présente des numéros d’acrobatie d’une incroyable virtuosité. Les ingrédients sont ceux du cirque : le danger, la perfection du geste, la clownerie. Mais l’art du cirque est réinterprété dans une esthétique moderne où la musique, la chorégraphie, les lumières jouent un rôle capital. Il emprunte au cabaret, à la comédie musicale et même au strip-tease.

 Les sept artistes en scène sont exceptionnels. La division des sexes est apparente dans le vêtement et  le jeu de la séduction, mais il n’y a pas de concession au « sexe faible » : les femmes portent les hommes aussi bien que le contraire. Le « politiquement correct » se ressent aussi dans le casting : les artistes sont prodigieusement doués, mais ils n’ont pas été choisis selon la beauté de leur corps. Une acrobate porte un large tatouage sur le corps.

 Photo www.circa.org.au

Billy Elliott, comédie musicale

La comédie musicale « Billy Elliott » vient de dépasser à Londres les trois millions de spectateurs. Elle se donne aussi à Broadway et à Toronto. C’est un magnifique spectacle.

 « Billy Elliott » a d’abord été un film. Il raconte l’histoire d’un jeune fils de mineur qui, dans le contexte de la grève de 1984 – 1985 contre les fermetures de puits décidés par le gouvernement Thatcher, se découvre une passion pour la danse. Son père et son frère, marqués par le machisme d’un milieu qui exalte la virilité, sont d’autant moins portés à soutenir Billy que la grève devient de jour en jour plus violente et désespérée. Danser, tenter une audition au Royal Ballet, c’est trahir une communauté qui se bat pour sa survie.

 C’est une belle histoire, qui suscite le rire, les larmes, l’émotion artistique. On rit de bon cœur du contraste des caractères et des manières de parler. On est ému par le mur d’incompréhension qui oppose Billy à son père, comme les mineurs aux forces de répression ; par la relation par-delà la tombe entre Billy et sa mère disparue, dont une lettre l’encourage à toujours aller au bout de lui-même ; par la double victoire de Billy, sur son milieu d’origine et sur le monde maniéré du Royal Ballet ; par le Lac des Cygnes dansé en duo par Billy et le danseur étoile qu’il rêve de devenir un jour. On est touché par la beauté de l’art du ballet, alors que le tout jeune Billy découvre la grâce d’un mouvement parfait, elle-même expression de la rage qui l’habite.

 La transposition du film dans l’espace clos d’une scène est parfaitement réussie. Cela est du en partie à une ingénieuse machinerie, mais surtout à une scénographie sans temps mort qui exploite les jeux de lumière et d’ombre et s’appuie sur une musique splendide composée par Elton John.

 Une vingtaine de comédies musicales sont à l’affiche à Londres. Nous avons vu Billy Elliott trois fois, et sommes loin de la lassitude.

 Illustration : affiche de Billy Elliott.