Danser la ville

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Le Palace Theatre de Watford vient de présenter deux créations de la compagnie de danse Shobana Jeyasingh : Bruise blood (hématomes) et Faultline (faille). Elles nous parlent d’antagonismes et de coopérations dans les villes modernes.

Le Palace Theatre recrute généralement son public dans le troisième âge. Ce soir, les adolescents et les jeunes adultes sont en majorité, certains venus en cars spéciaux. Dans le monde de la danse britannique, la compagnie de Shobana Jeyasingh est connue pour sa créativité et sa capacité à exprimer l’air du temps. Elle se présente elle-même ainsi : « la chorégraphie de Shobana Jeyasingh traite de la manière dont nous vivons aujourd’hui. Elle reflète une société dans laquelle l’identité culturelle, le changement technologique et l’effacement des frontières traditionnelles sont des thèmes dominants dans les vies de tous les jours ».

Les huit danseurs évoluent sur des musiques originales. Le rythme est trépidant, comme celui d’une grande ville européenne emplie d’une population cosmopolite sans cesse en mouvement.  Les personnages se cognent les uns aux autres, s’évitent, se rencontrent dans des mouvements où la force de l’un et de l’autre se conjuguent dans une harmonie qui défie la pesanteur.

Les tenues de scène mettent en évidence la féminité et la masculinité des corps. Il n’y a pourtant pas de recherche sur le couple et l’attraction sexuelle. Les danseurs des deux sexes jouent la même partition. Il arrive que les danseuses portent leurs partenaires hommes.

La troupe, dirigée par Shobana Jeyasingh, née à Chennai en Inde et vivant à Londres, est internationale. Les danseurs sont d’origine britannique, espagnole, finlandaise, italienne ou vietnamienne. Ses membres sont des athlètes, capables d’imprimer à leur corps des postures et des mouvements esthétiquement superbes.

Photo : Shobana Jeyasingh Dance Company, www.shobahajeyasingh.co.uk

Songs from a hotel bedroom

 

Le Place Theatre de Watford vient de donner une excellente comédie musicale, « songs from a hotel bedroom », chansons depuis une chambre d’hôtel.

Ecrite par la chorégraphe Kate Flatt, dont nous avions aimé Soul Play, et par Peter Rowe, cette comédie musicale basée sur des chansons de Kurt Weill, nous parle de l’amour passionné et des désamours déchirants d’une jeune artiste de cabaret française, Angélique, avec un parolier américain, Dan à New York en 1948. Angélique rêve de faire sa vie avec Dan ; celui-ci est emporté par le tourbillon du succès professionnel et ne peut offrir à sa belle que des nuits à l’hôtel.

La mise en scène est centrée sur trois groupes de personnes qui se mêlent et se décroisent : le couple d’amoureux ; un couple de danseurs de tango qui, gracieux et comme libéré de la pesanteur, souligne en contrepoint l’extrémité de leur passion et de leurs déchirements ; un orchestre de jazz. Le plateau est à certains moments séparé par deux rangées de rideaux que l’éclairage rend opaques ou diaphanes. Deux panneaux mobiles en avant-scène structurent l’espace, comme lorsque Angélique et Dan, séparés par des milliers de kilomètres, se crient leur amour au téléphone.

Dan propose enfin à Angélique de vivre avec lui, mais c’est pour lui annoncer qu’il n’en a plus pour longtemps à vivre. Les danseurs l’entraînent doucement vers le néant. Son visage radieux, illuminé de blanc, fixe une dernière fois son amour.

Frances Ruffelle et Nigel Richards dans les rôles principaux, Amir Giles et Tara Pilbrow dans celui des danseurs de tango, ainsi que les musiciens, sont magnifiques.

Photo de la comédie musicale par le producteur, www.segue.org.uk

La Partie

 

Le Palace Theatre de Watford vient de présenter une pièce consacrée au football professionnel, datée de 1913.

La pièce d’Harold Brighouse intitulée « The Game » a pour cadre une ville du nord de l’Angleterre. Au bord de la faillite, Austin Whitworth, propriétaire du club Blackton Rovers, vient de vendre à une équipe rivale son avant-centre vedette, Jack Metherell. Une partie décisive va se jouer entre ces deux équipes, avec pour enjeu pour Blackton le maintien en première division ou la relégation.

Austin (Barrie Rutter, qui est aussi metteur en scène de la pièce) tente d’obtenir de Jack (Phil Rowson) qu’il fasse perdre sa nouvelle équipe. Il ne manque pas d’arguments. Sa fille Elsie (Catherine Kinsella) vient de lui déclarer son intention d’épouser Jack. Ce serait une énorme mésalliance, bourgeoisie contre classe ouvrière. Jack est déchiré entre son amour pour Elsie et sa conscience.

Elsie n’a peur de rien. Enthousiaste, amoureuse, elle ne se laisse impressionner ni par son père, ni par son oncle, un avocat londonien appelé à la rescousse pour négocier la corruption. Elle ne se laisse pas troubler par le bras cassé de Jack pendant la partie décisive : accident ou application du pacte de corruption ?

Elsie abat tous les obstacles et se trouve finalement face à face avec Mrs Metherell (Wendi Peters), la mère de Jack. C’est une formidable matrone, inamovible dans son parler prolétarien et son assise de forteresse. La petite bourgeoise délurée et décidée comprend qu’entre elle et son homme, il y aurait toujours cette femme formidable. Au bras de son oncle, elle part pour Londres.

La pièce se situe à une époque révolue, où les joueurs professionnels étaient des ouvriers méprisés et exploités par leurs patrons, loin du statut de stars médiatiques d’un David Beckham ou d’un Wayne Rooney. Malgré ou à cause de son ambiance désuète, elle mérite bien le sous-titre de son affiche : une brillante comédie du Nord sur l’amour, l’honneur, la classe sociale…

Illustration : affiche de « The Game ». La troupe est en tournée en Angleterre jusque fin novembre : http://www.northern-broadsides.co.uk.

La montre de Von Ribbentrop

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Le Palace Theatre de Watford donne « Von Ribbentrop’s watch », une comédie légère et sérieuse qui touche au sujet de l’identité juive aujourd’hui.

La pièce « Von Ribbentrop’s watch », produite par Oxford Playhouse en association avec Watford Palace Theatre, a été initialement diffusée par la chaine de radio BBC4 en 2008. Elle a été écrite par Laurence Marks et Maurice Gran, connus pour leurs « sitcoms » à la télévision. Brigid Larmour, directrice artistique du théâtre de Watford, s’est chargée de cette première mise en scène.

La pièce commence sur le registre de la sitcom, avec le classique antagonisme entre la belle fille Ruth (Gwyneth Strong) et sa belle mère Mrs Roth (Barbara Young), qui se heurtent sur des détails infimes de la vie quotidienne. La famille Roth, Mrs Roth, ses deux fils Gerald et David, Ruth, la femme de Gerald, et Saha leur fille, se prépare à célébrer ensemble la Pâque juive. Du fait de la crise économique, le négoce de vins de Gerald périclite. Lorsque Sasha annonce son intention de se marier à son cousin Simon, fils de David, une dépense imprévue s’annonce au pire moment.

A l’occasion d’une révision de la montre qu’il a héritée de son père, Gerald apprend qu’elle est gravée au nom de Joaquim Von Ribbentrop, le ministre des Affaires Etrangères d’Hitler, l’un des pendus de Nuremberg. Un expert l’a évaluée à plusieurs dizaines de milliers de livres. Des collectionneurs, nostalgiques du nazisme inclus, se l’arracheraient à prix d’or : de quoi remettre les affaires de Gerald sur pied et offrir des noces somptueuses à Sasha ! 

Ruth est une convertie. Mrs Roth ne l’a jamais vraiment considérée comme juive, et l’a toujours psychologiquement exclue de la famille. C’est pourtant une vraie croyante. Elle a appris l’hébreu et s’investit totalement dans la célébration du rite de la Pâque, introduit par la question « pourquoi cette nuit est-elle différente de toutes les autres nuits ? » Elle s’oppose violemment à Gerald pour vouloir sauver la situation de la famille avec l’argent des nazis. Le dîner tourne au désastre. Resté seul au salon avec une balayette pour ramasser les débris de vaisselle, Gerald reçoit la visite du spectre de Von Ribbentrop en personne : n’ont-ils pas tant de chose en commun ? Ribbentrop, lui aussi, avait été négociant en vin et avait épousé une héritière… Gerald doute : qui est plus juif, lui qui a hérité du judaïsme, ou Ruth qui s’efforce chaque jour de l’épouser ? A quoi tient-il le plus au monde, au confort de l’argent ou à l’amour de son épouse ?

Et comment la montre de Von Ribbentrop est-elle entrée dans la famille Roth ?

Affiche de la pièce « Von Ribbentrop’s watch ». Après Watford, la pièce sera représentée à Richmond du 5 au 9 octobre et à Salisbury du 12 au 16 octobre.