Spendeur d’automne à Watford

Futaie au Grove, Watford, 13 novembre 2011Pont sur le Grand Union Canal, The Grove, Watford, 13 novembre 2011

William Morris à Two Temple Place

William Morris, le pic-vert, 1885

Un nouveau lieu d’exposition vient de s’ouvrir au public à Londres : Two Temple Place. Le premier artiste exposé est William Morris, proche des préraphaélites.

 Two Temple Place, situé tout près de la Fondation Courtauld en bordure de la Tamise à Londres, est l’hôtel particulier que le millionnaire William Waldorf Astor fit construire en 1895. L’édifice est aujourd’hui propriété d’une « charity » (organisation de bienfaisance), Bulldog Trust, dont la vocation est d’aider d’autres « charities » à sortir d’une mauvaise passe financière. Il est loué pour des soirées privées « posh » (chic). Pour la première fois le mois dernier il s’est ouvert au grand public pour une exposition intitulée « William Morris, Story, Memory, Myth ».

 Sévère à l’extérieur, l’édifice est d’un luxe somptueux à l’intérieur. La cage d’escalier est éclairée par une verrière dans l’esprit de l’art nouveau. Les bois rares triomphent dans les  bas reliefs, les sculptures et les frises. L’opulence est partout, qui réchauffe mais d’une certaine manière aussi, étouffe.

 

Two Temple Place

Pour sa première exposition publique, Bulldog Trust a profité de l’opportunité de la fermeture pour travaux de la William Morris Gallery de Walthamstow, au nord-est de Londres. Il y a là une certaine ironie : Waldorf Astor avait chargé un concurrent de Morris de l’aménagement de son palais ; Morris de son côté, dont les idées socialistes étaient bien arrêtées, n’aurait probablement pas accepté la commande.

 « La Carte et le Territoire » de Michel Houellebecq évoque le personnage de William Morris, artiste, fondateur d’une coopérative ouvrière qui fut un succès industriel, militant socialiste. L’exposition présente des tapisseries, des céramiques et des papiers peints inspirés de légendes médiévales que Morris avait patiemment recueillies.

 Londres est riche de musées et d’exposition. Two Temple Place vaut le déplacement.

Cameron en Cassandre

Le Premier Ministre britannique David Cameron et le Chancelier de l’Echiquier George Osborne multiplient les mises en garde : les Britanniques doivent se préparer au pire.

 Le caricaturiste Chris Riddle exprime bien leur position. Alors qu’une partie croissante de l’opinion demande une pause dans les coupes budgétaires afin de sauver la croissance, George Osborne affirme : « nous avons un plan B : rejeter la faute sur l’Europe ».

 La situation dans l’Eurozone est dangereuse, affirment Cameron et Osborne. Le pire peut arriver et il faut s’y préparer.

 Cette position a pour les leaders conservateurs plusieurs avantages. Elle les pose en politiciens clairvoyants et responsables. Il est certain que la situation demeure dangereuse : la cure d’austérité imposée à la Grèce et à l’Italie menace leur croissance, leurs recettes fiscales et leurs chances de réduire la dette publique. Nul ne sait où peut mener cette spirale infernale, et il faut s’y préparer.

 Ils exonèrent leur responsabilité de la stagnation, et peut-être de la récession à venir de l’économie britannique, en imputant la faute aux irresponsables du Continent.

 Ils donnent un gage à la majorité anti-européenne du Parti Conservateur : pas question de venir en aide aux autres Etats de l’Union Européenne, puisque le gouvernement britannique est blanc comme neige.

 Ils valident leur propre politique : puisque les investisseurs dictent leur volonté et défont les gouvernements, il est meilleur de prendre les devants et de s’imposer à soi-même une cure d’austérité au lieu de se la faire dicter par les marchés.

 Politiquement, c’est un bon calcul à court terme. Mais en renforçant un parti pris « nous contre les autres », Cameron et Osborne prennent un risque. Dans une récente conférence à Londres, Alain Minc prédisait, au scandale du public, l’entrée de la Grande Bretagne dans l’Euro. Il y a des arguments pour cela : la livre sterling est devenue une petite devise, qui pèserait peu sur les marchés si les spéculateurs l’attaquaient ; la position « dedans – dehors » du gouvernement britannique en Europe est dommageable aux intérêts du pays, puisqu’ils ne participent pas à certaines décisions cruciales en Europe et laissent la direction au binôme franco-allemand alors qu’un triangle incluant la Grande Bretagne aurait du sens.

 Au lieu de creuser les divisions, le Gouvernement britannique aurait peut-être intérêt, dans une perspective d’avenir, à laisser davantage ouverte ses options.

 Illustration : « Down to the Greenhouse », caricature de Chris Riddle, The Observer, 13 novembre 2011.

Pourquoi j’ai aimé le Tintin de Spielberg

A sa sortie en Grande Bretagne, « Les aventures de Tintin, le secret de la Licorne », film de Steven Spielberg a déchaîné des réactions passionnées et parfois hostiles. J’ai aimé ce film, dont je pense que le caractère innovateur aurait plu à Hergé.

 Dans The Guardian de 18 octobre, Nicholas Lezard écrit : « En sortant du nouveau film de Tintin mis en scène par Steven Spielberg, je me suis retrouvé pendant quelques secondes trop abasourdi et mal à l’aise pour parler ; parce que j’avais été obligé de regarder deux heures de violence littéralement insensée perpétrée sur quelque chose que j’aime tendrement. En fait, la violation était si forte que je me suis retrouvé comme si j’avais été témoin d’un viol (…).

 L’expérience de lire une bande dessinée n’est pas la même que celle de regarder un film. C’est lent, calme et intime, et dans l’enfance on s’y livre typiquement couché sur le ventre, le livre devant soi, les jambes dressées perpendiculairement aux genoux, chevilles croisées, la pose classique de l’enfant absorbé par un texte (…) Tel qu’il est, le film a transformé un travail d’art subtil, complexe et beau en la grandiloquence typique de la superproduction moderne, Tintin pour les débiles ».

 Deux jours plus tôt, Xan Brooks avait écrit dans le même journal « là, à l’écran, on voit les vieux et attachants personnages d’Hergé, relevés comme Lazare et remis à gambader. Mais l’étincelle est partie, leurs yeux sont empoussiérés, et regarder leur cirque est comme faire la fête avec des fantômes. Tournez le dos ; ne rencontrez pas leur regard. Quand on regarde le vide, le vide nous regarde à son tour. »

 Tintinophile dans mon enfance, j’ai voulu me faire une opinion personnelle. Et j’ai aimé le film. Dans la première scène, sur un marché bruxellois Hergé lui-même fait le portrait de Tintin. C’est comme un passage de relais. Avant sa mort en 1983, il avait indiqué Spielberg comme celui qui saurait donner vie à ses personnages au cinéma. Il ne s’était pas trompé.

 La technique de l’animation numérique, qui fait jouer de vrais acteurs mais leur donne l’apparence de personnages dessinés, est bien adaptée à Tintin, personnage indéfini évoluant dans le monde réel. La 3-D donne aux images une profondeur que la succession de plans différents dans les dessins d’Hergé parvenait à créer.

 Spielberg prend des libertés par rapport aux scénarios d’Hergé, mélange le Crabe aux Pinces d’Or et le Secret de la Licorne, censure les chapelets d’injure du Capitaine Haddock, invente un descendant à Rackham le Rouge, imagine une bataille homérique de grues portuaires. Mais Hergé lui-même n’avait cessé de se réinventer : Tintin au Tibet n’avait guère de point commun avec Tintin au Congo, si ce n’est la compagnie de Milou. Spielberg reste fidèle aux aspects les plus contestables de l’œuvre d’Hergé, la clôture dans un monde masculin misogyne comme l’exaltation d’un héros invulnérable, aussi expert malgré son jeune âge dans le langage Morse que dans l’interprétation des symboles bibliques. Mais introduire des femmes intelligentes et belles ou montrer Tintin incompétent n’aurait-il pas ruiné le mythe ?

 Il y a des scènes magnifiques dans le film de Spielberg. Les Dupondt se font ouvrir l’appartement d’un kleptomane qui vole les portefeuilles uniquement pour le plaisir de les conserver par ordre alphabétique ; la pièce est dans la pénombre, encombrée de rayonnages ; la scène est pleine de poésie et d’humour. Tintin, Haddock et Milou marchent dans les dunes (la 3-D ici fait merveille) sous un soleil accablant, terrassés par la soif ; Haddock a la vision du vaisseau de son ancêtre émergeant à la crête d’une dune comme d’une vague. Dans le palais de l’Emir, la Castafiore donne un récital ; sa voix puissante indispose Milou et Haddock avant que ses vibrations réduisent en éclats les verres de lunette de l’Emir, les coupes de champagne et la cage de verre à l’épreuve des balles qui sert d’écrin à la maquette de la Licorne.

 Spielberg n’a pas mis en scène les albums de Tintin. Il invente son Tintin. Les enfants présents autour de moi dans la salle du cinéma Vue de Watford étaient effrayés, émerveillés, amusés, émus aux larmes. Comme je l’étais, il y a cinquante ans, à plat ventre sur mon lit, le livre devant moi, les jambes à la verticale des genoux et les chevilles croisées.

 Photo du film « Tintin et le secret de la Licorne » de Steven Spielberg.