Dans le cadre de conférences périodiques destinées à ses membres, l’Association nationale des visiteurs de personnes sous main de justice a récemment traité de « la prison autrefois, maintenant et ailleurs. »
Trois intervenants ont apporté leur contribution lors d’une visioconférence d’une heure trois-quarts : Jean-Lucien Sanchez, chargé d’études en histoire à la direction générale de l’administration pénitentiaire, chercheur associé au Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales (CESDIP) et membre correspondant de Criminocorpus Lab ; Céline Martin, directrice de Prison Insider, la plateforme d’information sur les prisons dans le monde ; et Valérie Icard, Maitresse de conférences en science politique à la FASSED, Institut catholique de Paris, autrice d’une thèse comparant les prisons en France et en Espagne.
Les prisons où se rendent des visiteurs pour rencontrer des personnes détenues apparaissent comme des réalités massives, avec leurs murs, leurs règles, leurs hiérarchies. Elles sont pourtant le fruit d’une histoire qu’a relatée Jean-Lucien Sanchez. Il faut d’abord comprendre que la prison pénale – avec un barème de temps d’emprisonnement proportionnel à la gravité des délits et des crimes commis – n’existe que depuis 1791, avec l’institution du code pénal par la Convention. On peut d’ailleurs remarquer que la Révolution française avait commencé par la prise de la Bastille, l’assaut contre une prison.

Le principe de l’encellulement individuel a été posé par une loi de 1875 et fait actuellement l’objet d’un moratoire jusqu’en 2027. Il résulte d’un mouvement philanthropique du début du dix-neuvième siècle, en réaction contre le délabrement des prisons et la promiscuité qui en faisait une école du crime. Alexis de Tocqueville et Gustave de Beaumont entreprirent en 1831 un voyage d’études de dix mois aux États-Unis et en ramenèrent deux modèles, tous deux fondés sur l’isolement des personnes détenues. Sur le plan architectural, leur concrétisation est le « Panopticon », avec une tour centrale de laquelle un surveillant peut observer les détenus enfermés dans des cellules individuelles.
Pendant le régime de Vichy, les prisons passèrent de nouveau, comme avant 1911, sous l’autorité du ministère de l’intérieur. Paul Amor, directeur de l’administration pénitentiaire à la Libération et détenu pendant la guerre, mit en œuvre une réforme. La prison devait avoir pour objectif la rééducation et la réinsertion des personnes détenues dans la société. Un régime progressif fut mis en place : en fonction de leur comportement, les prisonniers bénéficiaient de conditions de détention plus souples et, finalement, d’une libération conditionnelle. Par ailleurs, des éducateurs, des assistants sociaux et des médecins furent intégrés à l’encadrement des prisons.

Jean-Lucien Sanchez insiste sur les réformes entreprises dans les années 1970, dans le sillage des règles pénitentiaires européennes (1973), des révoltes dans les établissements pénitentiaires et de la création d’un secrétariat d’État à la condition pénitentiaire (1974). On a du mal aujourd’hui à se rappeler qu’auparavant s’appliquaient la loi du silence, le port de l’uniforme pénal, la censure des journaux. L’objectif n’était plus de rééduquer les personnes détenues, mais d’aligner la vie en détention sur la vie libre à l’extérieur et de limiter la peine d’emprisonnement à la seule privation de liberté.
Ce mouvement de libéralisation se poursuivit dans les années 1980. Les personnes détenues furent considérées comme « usagers du service public », des droits leur furent reconnus comme celui de saisir la justice. Le service hospitalier en prison passa sous la responsabilité du ministère de la santé. Les activités culturelles furent encouragées.
Ainsi, les établissements pénitentiaires se voulurent tour à tour « coercitifs », avec pour principal objectif le châtiment ; « rééducatifs », cherchant l’amendement des personnes condamnées ; « interactifs », facilitant le retour dans la société. Ces étapes dans l’histoire laissent leur empreinte dans les mentalités d’aujourd’hui. Beaucoup de citoyens ne voient dans la prison qu’une punition, qui devrait être au moins aussi douloureuse que le dommage infligé aux victimes par les condamnés. Et le projet de rendre la prison ouverte à la société se heurte à l’obstacle de la surpopulation carcérale.

L’histoire s’est aussi sédimentée dans l’architecture, privilégiant des structures pénitentiaires gigantesques, souvent construites loin des villes, coupées de leur environnement social. Céline Martin a évoqué le mouvement européen Rescaled qui milite pour des maisons de détention de petite taille, avec des niveaux de sécurité différentiés et intégrées dans la communauté.
En Espagne, a expliqué Valérie Icard, les prisons construites depuis la transition démocratique sont constituées de modules de vie rassemblant quelques dizaines de personnes détenues qui, pendant la journée, vivent en collectivité et prennent leur repas en commun. Ce modèle tourne le dos à celui de l’isolement qui façonne la manière dont en France se pense et s’organise la prison.

La conférence « la prison autrefois, maintenant et ailleurs » a montré que la prison telle qu’elle existe aujourd’hui en France, et dont l’échec à prévenir la récidive est patent, a évolué au fil des décennies. Une prison visant réellement le retour serein des personnes condamnées dans la société est possible, même si son avènement prendra du temps. C’est une question de mobilisation citoyenne et de volonté politique.
Merci Xavier de prolonger cette dynamique.
Bien à toi
Amitiés
Didier