Dans « Mange ta peine, les recettes du prisonnier à l’isolement » (Les éditions du bout de la ville, 2025), Moben propose 79 recettes conçues et expérimentées dans une cellule d’isolement au sein d’une prison pour longues peines.
Ses recettes, entrées, plats, desserts sont pour beaucoup inspirées par la gastronomie kabyle. Les ingrédients sont les légumes récupérés de la « gamelle » carcérale, des produits qu’il cantine (achetés sur une liste établie par l’administration pénitentiaire) et des articles autorisés dans les colis de fin d’année.
« En prison, écrit Moben, manger équilibré est essentiel à la santé mais- surtout au moral. Ces recettes sont gourmandes et faciles à réaliser, même avec des moyens limités. Elles sont la poésie de mon quotidien que je veux avant tout partager avec les personnes qui vivent seules, à l’écart. » Moben pense en priorité, bien sûr, à ses sœurs et frères les personnes détenues. Mais il s’adresse aussi à ceux qui, dans un projet de liberté, sont dans un camping-car ou un van face à la mer.
Les recettes de Moben ne sont pas seulement culinaires. Elles concernent aussi la manière de résister à l’érosion et à l’étouffement provoqués par l’incarcération. L’auteur propose un guide de survie contre l’isolement carcéral en 10 petites règles. 1- Prendre soin de son apparence 2- Rechercher la relation 3- Combattre le négatif 4- Veiller à bien dormir 5- Pratiquer des exercices physiques ou des activités artistiques 6- Se créer sa propre notion du temps 7- S’analyser 8- Prendre sa condition au sérieux 9- Garder ses distances 10- Lutter contre cette condition, contre cette mesure destructrice.
En application de la règle n°5, Moben dessine. Le dessin de la couverture du livre est de lui. « Je n’avais plus droit à rien, pas même à un feutre. J’ai alors commencé à dessiner au bic, mais comme j’aime bien peindre aussi, je me suis mis à chercher avec quoi remplacer la peinture. J’ai fait des essais avec de la betterave, c’était pas mal, mais quelques jours après il y avait des moisissures qui apparaissaient sur mes dessins. Alors au café, et là ça a très bien marché. Je bois plutôt de thé d’ordinaire, mais depuis je me suis mis à boire du café et je dessine avec. Le fond de ma tasse. Je peins d’abord les zones claires et je rajoute un tout petit peu de café en poudre dans la tasse pour pouvoir peindre les zones foncées.
La postface du livre a été écrite par Jacky Durand, qui se présente comme chroniqueur culinaire, reporter tous terrains et romancier : « sa force, son talent, son inventivité : faire mijoter un peu de soi parmi une communauté de destins carcéraux dit-il de Moben ? »

« Transhumances » a récemment consacré un article à un rapport qui relève le caractère infantilisant de l’alimentation en prison par la « gamelle », la même pour tous les détenus, et qui propose une réforme radicale : les détenus recevraient une allocation de nourriture mais devraient préparer eux-mêmes leurs repas. Le livre de Moben souligne l’importance de la nourriture dans le vécu en prison et met en pratique, dans la solitude du quartier d’isolement, l’art de la cuisine comme moyen d’exister comme personne face à l’institution.
Pour l’institution pénitentiaire, Moben est Mounir Benbouabdellah, délinquant multirécidiviste, détenu particulièrement surveillé en raison de ses tentatives d’évasion. Quelques jours après la publication de « Mange ta peine », il a été transféré à la prison de haute sécurité d’Alençon-Condé-sur-Sarthe pour y être placé au nouveau QLCO (Quartier de lutte contre la criminalité organisée). L’éditeur décrit l’inhumanité du traitement des personnes détenues dans cet établissement, avec des surveillants cagoulés 24h/24 dont les ordres se réduisent à de simples mots : « Ligne / Bras / Reculer… »
Moben exprime ainsi l’ambition de son livre. « J’aimerais que ce livre contribue à combattre les stéréotypes souvent associés à ceux et celles qui s’y trouvent. Dehors, le plus souvent, on ne peut s’imaginer que les personnes détenues ont du goût, des envies et des idées. »
