WikiLeaks

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Au-delà du débat sur la justesse morale ou la pertinence politique des fuites organisées par WikiLeaks et relayées par de grands journaux européens tels que Le Monde ou The Guardian, il faut reconnaître qu’elles apportent un éclairage intéressant sur les informations à la disposition de décideurs tels qu’Hillary Clinton, la Secrétaire d’Etat américaine.

Je suis pour ma part convaincu que WikiLeaks et l’idéologie de la totale transparence qui lui est sous-jacente sont dangereux. Les diplomates et les cabinets ministériels, comme les individus eux-mêmes, ont besoin d’un espace intime dans lequel ils peuvent sortir du cadre et penser librement. La crainte que tout puisse être mis un jour sur la place publique peut renforcer la langue de bois et décourager tout effort collectif pour comprendre la réalité comme elle est et non comme on aimerait qu’elle soit.

Il reste que les révélations de Wikileaks sur les courriers diplomatiques sont intéressantes. « Transhumances » a consacré le 31 octobre un article à la mort de l’ancien président argentin Nestór Kirchner, une personnalité complexe, difficile à caractériser. Dans Le Monde du 29 novembre, Paulo A. Paranagua se fait l’écho des interrogations d’Hillary Clinton.  Le portrait de Kirchner frappe par sa profondeur psychologique et sociologique. Je cite une partie de son article.

« En juin 2006, un mémo confidentiel obtenu par WikiLeaks et examiné par Le Monde s’attache à décrire le mode opératoire « unique » du dirigeant péroniste, le « style K ».

Souvent « erratique », il se caractérise par « la tension extrême sur le court terme ». « Employant à l’occasion une rhétorique de gauche, populiste, Kirchner a démontré dans la pratique que ses inclinations idéologiques étaient toujours moins importantes que les nécessités politiques locales « . Et de préciser : « cela ne veut pas dire que Kirchner n’a pas de sympathies pour la gauche, mais qu’elles sont complètement subordonnées à ses intérêts politiques et à ses ambitions personnelles ».

« La politique étrangère du gouvernement Kirchner est toujours subordonnée aux considérations politiques internes, ajoute le texte. Le président Kirchner n’est pas doué pour la diplomatie et ignore souvent les règles élémentaires du protocole. Pour prendre ses décisions, Kirchner compte sur un groupe de vieux conseillers de plus en plus réduit, la plupart d’entre eux sans expertise sur l’international, les affaires ou l’économie. »

Sur un terrain plus personnel, « le profil psychologique de Kirchner comprend le besoin de garder toujours le contrôle de la situation, la prise de décisions rapides et définitives, la lutte constante contre ceux qu’il perçoit comme des ennemis, et la tendance à répondre aux défis par la confrontation plutôt que par la négociation. »

A ce propos, le mémo cite une confidence du secrétaire légal et technique du chef de l’Etat, Carlos Zannini : « Le président et moi, nous nous levons chaque matin, regardons les journaux, et essayons d’imaginer comment survivre ce jour-là ». Des « changements rapides de tempérament » caractérisent le comportement présidentiel. « L’état de santé de Kirchner exacerbe et détermine peut-être ses émotions et sa psychologie. Le président Kirchner souffre d’irritation intestinale depuis des années. »

Selon des médecins américains, cela suscite souvent une personnalité « rigide, méthodique, consciencieuse, avec des tendances obsessionnelles compulsives ». « D’où le peu d’attention pour le protocole de cérémonies longues ou les horaires rigides, qui ne permettraient pas à Kirchner d’avoir un accès rapide aux toilettes. »

Un mémo de juillet 2006 créditait M. Kirchner de « succès majeurs » sur le plan politique et économique, mais considérait qu’il avait démesurément renforcé l’exécutif au détriment des deux autres pouvoirs. Il avait ainsi « affaibli le système argentin de contre-pouvoirs » et « affaibli des institutions démocratiques déjà fragiles ». »

Photo « transhumances » : l’intérieur du Dolomieu, le cratère du Volcan de La Fournaise. On peut « lire » sur cette paroi l’histoire éruptive du volcan.

A La Réunion, Saint Gilles

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Grâce à l’hospitalité des cousines de Brigitte, Saint Gilles les Bains, à 40km au sud ouest de Saint Denis de La Réunion, est depuis trente ans notre base de vacances tropicales. On se baigne à la plage dans une eau à 28 degrés, on flâne au jardin botanique, on s’immerge dans le monde marin de l’aquarium, on se délecte d’un apéritif en mer au coucher du soleil.

La plage

La plage de Saint Gilles est une bande de sable doré miraculeusement sauvegardée de la voracité des roches noires volcaniques. Elle s’adosse à la pente qui du Grand Bénare et du Maido  n’en finit pas de plonger dans l’Océan.

Le soleil règne sur la plage de Saint Gilles. Le matin, il naît dans les Hauts. A mesure que le jour s’avance et que les nuages s’accrochent aux pentes, il s’avance vers la mer, et une course de lenteur s’engage. Généralement, le soleil esquive les nuages et brille jusqu’à rejoindre l’horizon et disparaître en un crépuscule somptueux. A midi, la luminosité est exceptionnelle, et exaspère les contrastes de couleurs, du noir de la roche à l’or du sable, du bleu profond de l’Océan au vert de la Canne, sur les hauteurs.

La plage de Saint Gilles est un lieu où alternent chaleur torride et immersions bienfaisantes. Elle est un lieu où se montrent et se regardent les corps, dans la grâce particulière des vacances tropicales.

On trouve sur la plage de Saint Gilles toutes les générations, des plus jeunes enfants à des personnes âgées. On trouve des personnes seules, des bandes de jeunes, des couples et des familles nombreuses. On trouve des français, des allemands et des italiens, des créoles et des zoreils, des vacanciers et des résidents. On y trouve toutes sortes de races et toutes sortes d’accents. Certains amateurs de plage sont déjà cuits par le soleil, d’autres se frictionnent de crème.

Sur la plage de Saint Gilles bronzent des lecteurs de Voici, d’Arlequin, de Patricia Cromwell et de littérature classique. Des jeunes jouent au volley ball et au beach ball. Au large, d’autres attendent la vague et se lancent dans la glisse en une mêlée indescriptible.

La plage de Saint Gilles sent bon les embruns. Espace de farniente, espace de rencontre, elle est aussi fenêtre ouverte sur l’Océan et sur le monde.

Le Jardin d’Eden

Le Jardin d’Eden est un parc botanique créé par l’ingénieur agronome Philippe Kaufmant il y a une quinzaine d’années. Il est la preuve que tout pousse à l’Ile de La Réunion : nous sommes dans la partie sèche de l’île, mais grâce à une irrigation abondante, la végétation est luxuriante. Il est organisé par thèmes : palmeraie, plantes médicinales, plantes odorantes, plantes tinctoriales (à l’origine de teintures)… Au fil des années, il s’est étendu. Nous découvrons cette année un rucher, dont les ruches sont habillées en cases créoles. Le jardin aquatique est arrivé à maturité, avec des roseaux deux fois la taille d’un homme et de splendides lotus.

Un jardinier nous présente  un « endormi » (caméléon) sur une branche en plein soleil. Les visiteurs pourront ainsi le photographier sans utiliser leur flash, qui peut rendre l’animal aveugle.

La promenade dans le jardin d’Eden est paradisiaque. La chaleur est atténuée par l’ombre d’arbres immenses. Les fleurs nous offrent une symphonie de couleurs. On se trouve imprégné de toute une gamme de senteurs. Brigitte photographie les feuilles de plantes exotiques, à la recherche des motifs géométriques qui inspireront son prochain tableau.

L’aquarium

La Réunion tourne le dos à l’Océan. De manière emblématique, sa voie la plus fameuse, la « route en corniche », se contente de l’effleurer de manière tangentielle. L’Ile vit pour ses îlets, ses plantations de cannes, ses cirques. L’Aquarium de Saint Gilles en est le reflet inversé. Il révèle un monde de lumière et de cavernes, construit par le corail à partir de milliers d’organismes élémentaires. La partie immergée de l’île représente cinq fois celle connue des terriens. Elle abrite des millions d’êtres vivants, de la langouste dont le mouvement coordonné des pattes tient du miracle permanent, aux balistes et poissons clown polychromes, aux requins dont la trajectoire est si pure, jusqu’aux méduses gracieuses livrées au caprice des vagues.

Le Grand Bleu

Le Grand Bleu est un bateau promenade qui peut emmener une cinquantaine de passagers. Pendant la journée, il recherche les bans de dauphins et stationne en aplomb de fonds coralliens que sa coque transparente permet d’admirer. Le soir, il propose d’admirer le coucher du soleil avec un apéritif de punch planteur, de samosas et de bonbons piment. Le soleil se couche vite à La Réunion. En l’espace d’une demie heure, l’horizon s’embrase, les nuages se vêtent de pourpre, les pentes sont caressées de rouge et d’ocre. Le retour s’effectue à la nuit tombée. Les hauts de l’île se parsèment de mille feux. La sonorisation du Grand Bleu diffuse des ségas et des maloyas.

Photo « transhumances »

Voyage en Alcarria

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Pour rester dans l’ambiance espagnole et nous faire penser à l’été, voici une lecture du beau récit de Camilo José Cela, Viaje a la Alcarria (1946 et 1965, De Bolsillo).

En lisant « Voyage en Alcarria », j’éprouve de la jalousie. J’aimerais écrire un tel livre qui n’est pas un roman, dit son auteur, mais une géographie. Je dirais quant à moi : la chronique du passage au travers d’un pays modelé par le labeur de ses habitants, que l’on ne peut comprendre qu’au fil de rencontres simples, éphémères et vraies.

Agé de trente ans, Camilo José Cela voyagea dans l’Alcarria (provinces de Guadalajara et Cuenca), sac au dos, du 9 au 15 juin 1946, notant au passage ce qu’il observait. Bien que plusieurs fois retravaillé par la suite et stabilisé dans sa version définitive vingt ans plus tard, le texte garde une fraîcheur et une justesse exceptionnelles. S’il a pour cadre une Espagne disparue, agricole et miséreuse, il nous touche aujourd’hui encore par la beauté de la langue castillane et par la curiosité intellectuelle du voyageur qui se rend totalement disponible à ce qui vient et s’efforce de le restituer avec la plus grande objectivité possible.

A la sortie de Guadalajara, sur la route de Saragosse, un gamin rouquin l’interpelle : « me permettez-vous de vous accompagner quelques hectomètres ? » Il s’appelle Armando Mondéjar López, il a treize ans, trois frères et une sœur. Le voyageur lui demande s’ils sont tous blonds. Et le garçon lui répond : « oui, monsieur. Nous avons tous les cheveux roux, même mon père. » Dans la voix du garçon, il y a comme un vague accent de tristesse. Quand l’enfant s’en va et salue le voyageur de la main, ses cheveux brillent en plein soleil comme s’ils étaient de feu. L’enfant a de beaux cheveux lumineux, pleins de charme, mais il ne le sait pas. Et Cela écrit ce poème :

Armando Mondéjar López

Es un niño preguntón;

Tiene el pelo colorado

Del color del pimentón

(Armando Mondéjar López est un enfant questionneur ; il a la chevelure colorée de la couleur du poivron rouge).

Allumer une cigarette, faire la sieste sous un arbre en regardant le vol d’une cigogne, partager une gourde de vin ou un vermouth à la table d’une auberge, accepter l’invitation d’un muletier et faire un bout de chemin à ses côtés sur la carriole, le voyage est fait de petits riens qui donnent au temps qui fuit la densité de l’éternité.

Photo « transhumances »

Dictionnaire amoureux de l’Espagne

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Poursuivant dans la veine espagnole, voici une lecture du « Dictionnaire amoureux de l’Espagne » de Michel Del Castillo (Plon 2005).

Michel Del Castillo nous parle de la tauromachie, et cet article de son « dictionnaire amoureux » est comme la synthèse de ses réflexions passionnées sur l’Espagne.

« Victoire de l’intelligence sur les instincts les plus primitifs, la corrida est une catharsis. Les masses de Cristianos Nuevos, de marranes, d’hérétiques et de morisques avaient du pareillement déployer durant des siècles des trésors d’astuce et d’ingéniosité pour survivre : leur stratégie existentielle fut une tarea, une besogne, exigeant une attention vigilante. Ce qui se mime dans l’arène, c’est un drame collectif.

Tout comme la procédure inquisitoriale reposait sur le secret, le suspect ignorant le nom du délateur et la nature même du crime dont il était accusé, la corrida suppose l’ingénuité de l’animal dont on dit qu’il apprend, en quinze minutes, le grec et le latin, autant dire le secret de sa mort (…)

La tauromachie est le théâtre où les Espagnols vivent leurs croyances, non par l’abstraction, aussi brillante soit-elle, mais par le style (…) Il existe un humanisme de la tauromachie (…) un humanisme tragique, celui du mystique et du conquistador. Vivre, c’est se dépasser soi-même, transcender sa condition de mortel. »

Tout est dit en quelques lignes.

Après la Reconquête, l’Espagne se trouva confrontée au problème de l’assimilation d’une forte minorité juive et des musulmans autochtones attachés à leurs racines. On sait que les juifs furent expulsés en 1492 : environ les 2/3 quittèrent le pays, le reste optant pour la conversion. On les appela les « conversos » ou, plus brutalement, les « marranes » (porcs) en raison de leur aversion persistante pour cette viande. Les « morisques » furent expulsés en 1610, dans le cadre d’une gigantesque opération logistique dont la parfaite organisation n’est pas sans rappeler les trains de la déportation trois siècles plus tard en Europe Centrale.

A partir de Philippe II et de son précepteur, le cardinal archevêque de Tolède Siliceo, s’introduit le principe de la pureté raciale, la limpieza. Il devint impossible à quiconque avait dans ses veines du sang impur, juif ou maure, d’accéder à une fonction publique. Les lois raciales de Nuremberg et de Vichy avaient donc leur matrice en Espagne.

L’outil du fanatisme fut l’Inquisition, qui fonctionna de 1485 à 1820 environ. « L’Inquisition fut la première police totalitaire, modèle de celles qui, au vingtième siècle, allaient s’épanouir en Europe. Toutes auront en commun de traquer, au-delà des oppositions manifestes, les réticences, les refus cachés, les délits de pensée. Toutes aussi feront du déviant une personne nuisible dans son essence, dissimulant dans son for le plus intérieur, dans son sang ou dans son hérédité sociale, la fatalité hérétique. Toutes voudront convertir, conduire à la confession publique. Les tribunaux staliniens se penseront, comme l’Inquisition, une pédagogie révolutionnaire, un théâtre. » Les auto-da-fe duraient trois jours : le samedi était consacré à une procession et à des sermons enflammés visant à la conversion des hérétiques, le dimanche à la messe solennelle et à de nouveaux sermons, le lundi aux bûchers. La différence entre la démence stalinienne ou maoïste et celle de l’Inquisition réside dans leur durée : quelques décennies pour celles-là, plus de cinq siècles pour le fanatisme catholique espagnol.

Toute l’histoire de l’Espagne aux dix-neuvième et vingtième siècles peut se lire comme l’affrontement entre les catholiques intégristes (les Carlistes) et les partisans d’un ordre constitutionnel. Avec son coup d’Etat en 1936, Franco s’inscrivait clairement dans le premier camp. « Franco ne fut pas un politicien, un politicien professionnel investi de la mission de gouverner les hommes. Il fut un politicien espagnol, c’est-à-dire un politicien de la transcendance. Sa mission, il la concevait comme le rétablissement de l’Espagne dans ses options fondamentales : une Espagne une, grande et libre (en proportion inverse de la liberté de ses citoyens !) ». On sent combien le courant actuellement dominant au sein du Parti Populaire, refusant, malgré les urnes, toute légitimité au Gouvernement socialiste au nom de principes non négociables tels que l’unité nationale, se situe dans cette continuité.

Dans un tel contexte de répression fleurissent les mystiques (Sainte Thérèse d’Avila, Saint Jean de la Croix, Juan Luis Vivès) et les conquistadors engagés dans une aventure surhumaine dont la seule rationalité fut de financer les guerres européennes des Habsbourg. Michel Del Castillo voit dans l’œuvre de Cervantès une lecture parodique de l’héroïsme castillan.

Et il nous donne une note d’optimisme. « Par un paradoxe qui témoigne de la force et des ruses de la vie, cette tyrannie morale a aiguisé et affiné les esprits, favorisant l’expression d’un baroquisme fantastique (…) Condamnant bon nombre d’Espagnols à l’hypocrisie, l’Inquisition a sauvé le Castillan du polissage mondain, du juste milieu, du raisonnable petit-bourgeois. Folle, elle a encouragé une démence collective ; délirante, elle a permis, sans le vouloir, l’éclosion des plus beaux délires, ceux de Rojas dans la Célestine, des picaresques, de Cervantès. Ce sont les bénéfices secondaires de la névrose. Tout au long des siècles, il y a eu, en Espagne, une résistance sourde et obstinée qui s’exprimait dans une langue codée, comprise des seuls initiés. »