Dans « Notre salut », prix du scénario au Festival de Cannes, le réalisateur Emmanuel Marre raconte la carrière de son arrière-grand-père, pétainiste convaincu, dans l’administration du régime de Vichy.
En 1940, Henri Marre (Swann Arlaud) est un homme qui rumine ses échecs et rêve de revanche. Il a dilapidé la fortune de sa femme Paulette (Sandrine Blancke) et l’a laissée dans la misère avec leurs trois enfants.
Il a trempé dans des affaires douteuses qu’il n’a pas su gérer, mais il est convaincu de connaître les règles du management efficace, pour lui-même et pour le pays. Il en a fait un livre, « Notre salut », lui aussi un lamentable échec éditorial. Mais justement : l’effondrement du pays et sa propre faillite ne font qu’un. La défaite de 1940 constitue pour lui une opportunité.
Henri Marre fréquente les ministères à Vichy, insiste à temps et à contretemps. Un ministre lui conseille de tiédir sa ferveur pour le Maréchal Pétain : ou bien vous serez pris pour un con, ou bien pour un opposant déguisé en fanatique ! Il persiste et finit par obtenir un poste de délégué à la lutte contre le chômage à Limoges. Il peut enfin écrire à sa femme qu’il occupe un poste stable et respecté.
Henri Marre monte en grade. Mais les couleuvres à avaler sont de plus en plus grosses : un « ramassage » de Juifs à organiser, des réquisitions allemandes à avaliser, un ami à abandonner aux griffes de la milice. Il décide de rester fidèle au régime. Celui-ci est fragilisé par la résistance et par le débarquement allié. Dans ce climat de décomposition, Marre se lance dans le marché noir : peut-être parviendra-t-il à rendre à son épouse le patrimoine qu’il lui a spolié ? Il se lance aussi dans la politique : parler de la révolution nationale à un auditoire de notables fascinés flatte son égo au point qu’il pense avoir atteint, à 53 ans, le sommet qu’il avait toujours convoité.
Emmanuel Marre ne craint pas les anachronismes. Son arrière-grand-père s’exprime comme un professeur de grande école de commerce : il explique les bienfaits et les règles du management, de l’art de « faire monter les collaborateurs en compétence ». Anachronisme aussi dans la bande-son : un déplacement du Maréchal est ainsi accompagné de « life is life ».
Le recours à l’anachronisme est intentionnel. Il nous explique que l’acharnement de fonctionnaires d’État et de dirigeants d’entreprise à rechercher l’efficacité au mépris des valeurs éthiques ne peut conduire qu’au chaos. C’est clairement un message pour aujourd’hui.

