Parangonnage

Le « benchmarking » est à la mode, dans les entreprises comme dans les administrations publiques. Un mot français tente de le substituer : « parangonnage ».

 L’Ambassadeur de France à Londres, Bernard Emié est témoin du benchmarking effréné que la présidence et le gouvernement français font de la politique menée en Grande Bretagne par le gouvernement de David Cameron. Ils tentent de comparer les pratiques des deux côtés de la Manche, de comprendre ce qui est semblable et différent, d’identifier ce qui marche et ce qui ne marche pas, de comprendre ce qu’on pourrait acclimater dans notre pays et ce qui semble trop lié à la culture anglo-saxonne pour que l’on puisse l’adapter avec succès.

 Si le mot « benchmarking » est dans toutes les bouches, si la pratique de la comparaison est sans nul doute féconde, utiliser de manière répétée un anglicisme écorche la francophonie. L’Ambassadeur a donc suggéré le mot « parangonnage ». On connait l’expression « un parangon de vertu », et c’est bien de cela qu’il s’agit : tendre à l’excellence en se mesurant à d’autre. Abandons-nous donc aux plaisirs de la comparaison des pratiques vertueuses : parangonnons !

 Photo « transhumances » : bas reliefs à la façade d’un pub à Stratford-upon-Avon

Londres, ville mondiale

Alors que les nuages s’accumulent sur l’économie britannique, Londres semble vivre une vie propre, celle d’une métropole de l’économie mondiale.

 Dan son « Monday Briefing », Ian Stewart, Chef Economiste de Deloitte UK décrit Londres comme une « Global City », une ville du monde.

 Ian Stewart explique que nous sommes dans une phase de récupération économique désynchronisée. A l’échelle européenne, l’Allemagne connait une situation de quasi-boom, alors que la Grèce est en récession. En Grande Bretagne, Londres se récupère très vite de la crise, alors que le reste du pays est à la peine. La métropole a construit sa prospérité sur les services financiers et aux entreprises, une catégorie qui inclut la banque, l’assurance, le droit, la comptabilité, le consulting, les services informatiques et la publicité ; ils représentent maintenant la moitié de l’économie londonienne et plus d’un tiers des emplois.

 Londres n’est plus seulement une plateforme nationale, elle est devenue internationale. Elle attire les personnes internationalement mobiles : 34% de sa population est née à l’étranger, trois fois plus  que dans l’ensemble du Royaume Uni. Londres est un leader mondial dans les prêts bancaires transfrontaliers, les opérations de change, les produits dérivés et l’assurance maritime. Le marché boursier de Londres compte plus d’entreprises cotées qu’aucune Bourse au monde.  

 Les prix de l’immobilier d’entreprise à la City ont cru de 16% l’an dernier, et le nombre d’annonces d’emplois de 12%. Le prix des logements à Londres flambe. Harrods indique que l’acheteur chinois moyen dépense 3.500 sterlings cette année, 40% de plus que l’an dernier.

 Ian Stewart explique que les industries consommatrices de savoir – et de personnes – comme la finance, ont besoin de bonnes connections avec d’autres villes globales et d’un large réservoir de personnes qualifiées. Les interdépendances entre les entreprises et le besoin de construire des relations personnelles ont rendu la proximité entre les entreprises essentielle. Londres a été classée comme l’une des villes les mieux connectées au monde selon un papier de recherche écrit par des professeurs de l’Université de Loughborough. La diffusion mondiale de la langue anglaise et le fait que son fuseau horaire la place à idéale distance de l’Asie et de l’Amérique joue un rôle dans son succès. Mais ce sont surtout son ouverture, une main d’œuvre hautement éduquée, sa spécialisation dans la finance et les services aux entreprises et une forte infrastructure physique et culturelle qui font la différence.

 L’auteur souligne aussi que Londres est une ville où règne une grande inégalité. Hackney et Tower Hamlets figurent parmi les quartiers les plus pauvres du Royaume Uni. L’espérance de vie des hommes à Kensington et Chelsea, 83 ans, est la plus haute du Royaume Uni. Cinq miles plus loin, l’espérance de vie des hommes à Islington, 75 ans, est l’une des plus basse du pays. Le taux de chômage est en moyenne de 9%, bien au-dessus de la moyenne nationale, et il est à deux chiffres dans des quartiers tels que Barking, Lewisham et Southwark.

 Il reste que le sort de Londres est de plus en plus distinct de celui du reste du Royaume Uni. Il se joue maintenant à New York, Beijing et Tokyo, plus qu’à Manchester ou Newcastle.

 Photo « transhumances ». Le Monday Briefing de Deloitte est accessible sur www.deloitte.co.uk/mondaybriefing.

Au travail à bicyclette

Dans The Sunday Times du 19 juin, Robin Henry indique que, pour la première fois, le nombre de trajets jusqu’au travail à bicyclette dépasse le nombre de trajets en voiture dans la City de Londres aux heures de pointe.

 Malgré la mise en service des « Boris Bikes », l’équivalent londonien du Vélib’ et la création de quelques miles de pistes cyclables, Londres reste en général une ville hostile aux cyclistes. Pourtant, sur Cheapside, une rue dans la City, les vélos constituent plus de 50% des déplacements domicile / travail (« commuting ») selon des données officielles, et ils comptent pour 42% de la circulation sur le pont de Southwark au dessus de la Tamise. Dans d’autres villes d’Angleterre, comme Bristol, Cambridge ou York, la bicyclette représente aussi un moyen de transport en fort développement.

 A Londres, le succès de la bicyclette s’explique en partie par la « congestion charge », l’octroi perçu sur tout véhicule pénétrant dans le centre ville, qui rend en semaine le trafic relativement fluide. Il est aussi dû à l’inconfort du métro aux heures d’affluence, bondé et en permanence proche du point de rupture. Il répond à un effet de mode : les journaux publient souvent des photos de célébrités délaissant la voiture pour la petite reine, ne fût-ce que le temps du cliché.

 Il y a enfin le succès des bicyclettes pliables, qui sont autorisées sur les trains même aux heures de pointe. A chaque arrivée dans les grandes gares londoniennes, des dizaines de ces engins sont déployés.

 Photo « The Guardian », 2007

Potiche

« Potiche », la dernière comédie de François Ozon, qui sort cette semaine sur les écrans londoniens, offre un réjouissant moment de cinéma.

 En 1977, la fabrique de parapluies de Sainte Gudule (pas Cherbourg !) est en émoi : les ouvriers se mettent en grève face à l’intransigeance de leur patron Robert Pujol (Fabrice Lucchini) que les syndicalistes et le député maire communiste Maurice Babin (Gérard Depardieu) plongent dans un tel état de paranoïa que l’inévitable se produit : une crise cardiaque.

 Il revient à sa femme Suzanne (Catherine Deneuve) de prendre les rennes de l’entreprise, qu’elle avait héritée de son père, un patron paternaliste aussi aimé des ouvriers que Robert est haï. Robert a toujours considéré sa femme comme une potiche, bonne à être trompée mais pas à prendre la moindre décision : « ce que je te demande, c’est de partager les miennes ». En l’espace de quelques mois, Suzanne résout par la négociation le conflit social et change totalement l’état d’esprit de l’entreprise, qui se tourne vers le design et l’innovation.

 De retour de convalescence, Robert se sent à son tour marginalisé et transformé en potiche. Par une manœuvre machiavélique, il réussit toutefois à reprendre le contrôle de l’entreprise. Mais Suzanne rebondit : elle lui annonce qu’elle a eu autrefois des amants, dont Maurice – le démon communiste ! – et que son fils n’est pas de lui. Et surtout, elle se présente à l’élection législative et est élue. Le soir de sa victoire, elle reprend avec ses fidèles la chanson de Jean Ferrat « que c’est beau la vie ! » et se présente en « maman » de ses électeurs.

 On retrouve dans le film de François Ozon le charme de « huit femmes ». Les rôles sont théâtralisés au maximum. Le patron est un dictateur agité et névrosé ; sa femme est une poétesse dont l’idéalisme balaie difficultés et doutes ; le fils (Jérémie Renier), horrifié à l’idée de reprendre un jour l’entreprise familiale, se voit comme un artiste et a le look de Claude François ; la fille (Judith Godrèche) reproduit bêtement le schéma d’asservissement au mari qu’elle reproche à sa mère. Tous disent leurs répliques comme des acteurs sur la scène, jusqu’au moment où la tendresse reprend le dessus : celle de Maurice et Suzanne, se rappelant dans une boite de nuit leur ancien amour, ou celle de Robert, alors que la procédure de divorce est en cours, venu mendier un moment d’intimité dans le lit de Suzanne.

 L’écriture cinématographique de « Potiche » est fortement originale. On passe du rire à l’émotion dans ce film situé à l’époque de l’éclosion du féminisme mais ne se laisse jamais emprisonner dans la défense d’une cause.

 Photo du film « Potiche » : Catherine Deneuve et Fabrice Lucchini.