Les Raisins de la Colère

La montée de la grande pauvreté aux Etats-Unis m’a donné envie de lire « Les Raisins de la Colère » de John Steinbeck (1938).

 Au début, il y a un désastre écologique. La monoculture extensive dans les plaines de l’Oklahoma provoque la sécheresse et des tempêtes de sable qui conduisent les petits agriculteurs à la faillite et à l’expropriation par les banques. Une armée de dépossédés prend la route vers la Californie et son Eldorado.

 « Le conducteur (du tracteur) était assis sur son siège de fer et était fier des lignes droites qu’il ne voulait pas, fier du tracteur qu’il ne possédait et n’aimait pas, fier de la puissance qu’il ne pouvait contrôler(…) Les hommes mangeaient ce qu’ils n’avaient pas fait pousser, n’avaient pas de connexion avec le pain. La terre portait du fruit sous le fer, et sous le fer elle mourait progressivement ; parce qu’elle n’était ni aimée ni haïe, parce qu’il n’y avait ni prière ni malédiction ».

 La famille Joad s’entasse dans un vieux camion. Il ya a là trois générations : Tom Joad Senior et son épouse (« Ma »), et John, le frère de Tom ; leurs enfants, trois jeunes hommes, une jeune fille enceinte et deux petits ; et deux anciens. Le mari de Rosasharn, la jeune fille enceinte, fait aussi partie du voyage. Jim Casy, un ancien prédicateur, s’est intégré à la famille : il est décidé à changer de vie et à partager la vie des gens au lieu de prétendre les enseigner.

 Le paradis californien s’avère être un enfer. La terre a été appropriée par de grands propriétaires et n’est pas disponible pour les nouveaux arrivants. La saison de la cueillette des fruits et du coton ne dure que quelques jours et les salaires sont inférieurs au minimum de subsistance. Les immigrants sont en butte à l’hostilité de la population locale et à la répression féroce de sa police.

 Les Joad auront dans leur tribulation une parenthèse de répit, pendant les quelques semaines qu’ils passeront dans un camp du gouvernement fédéral. Ils y trouvent une véritable communauté dont les membres vivent dignement et s’autogèrent. Mais il faut d’urgence trouver du travail et quitter ce lieu de miséricorde.

 Au fil des mois, la famille Joad s’effiloche. Les anciens sont morts pendant le voyage ; Noah, l’un des fils, et Connie, le mari de Rosasharn, se sont esquivés ; Jim Casey est devenu l’organisateur d’un piquet de grève.

 Dans les derniers chapitres du livre, Tom, le fils ainé, tue le membre de la milice qui vient d’assassiner Casy. Il prend le maquis et décide, comme Casy, de passer du « je » du destin individuel au « nous » de la révolte collective. Ce qui reste de la famille Joad est confronté à une inondation qui les empêche de se déplacer à la recherche d’un travail et les laisse transis et sans ressource. Rosasharn accouche d’un enfant mort-né. Dans un geste d’incroyable et peut-être ultime solidarité, elle donne le sein à un homme mourant de faim.

 L’écriture du libre est remarquable, alternant le récit des tribulations de la famille Joad, avec laquelle le lecteur construit une forte relation émotionnelle, et des chapitres qui apportent une vue plus générale de la situation des immigrants, imprégnée de poésie, de colère et d’admiration pour la résilience de ces gens qui ne renoncent pas à leur dignité et à leur rêve d’avoir un jour leur maison à eux.

 La religion joue un rôle fondamental dans Les Raisins de la Colère. Le titre du livre est tiré de la Bible. L’oncle John est écrasé et paralysé par la culpabilité pour ce qu’il croit être son péché. Le prédicateur Casey finit par penser que le péché n’est autre que l’idée que les gens s’en font et qu’une vie juste consiste simplement à partager les joies et les tourments d’autres humains et à se lever à leurs côtés contre l’injustice.

 Au fil de la tribulation des Joad, le pouvoir passe insensiblement des mains du père de famille à celles de ses fils, Al le mécanicien, et Tom le leader né. Mais plus profondément, la survie de la famille est entre les mains de « Ma », la mère de famille. « L’homme vit par saccades – dit « Ma ». Un bébé est né et un homme est mort et c’est une saccade – il acquiert une ferme et perd sa ferme – et c’est une saccade. La femme, elle est un flux continu, comme un courant, petits rapides, petites chutes d’eau – mais la rivière, elle continue imperturbable. C’est ainsi que la femme voit les choses. Nous n’allons pas mourir. Les gens vont de l’avant – en changeant un peu, peut-être – mais ils vont de l’avant ».

 Les Raisins de la Colère est un roman bouleversant. Ecrit avant la seconde guerre mondiale, il aborde des thèmes encore d’actualité aujourd’hui : la grande misère et la grande espérance des migrants, l’injustice du système économique sous la dictature de la finance, les désastres environnementaux, le pouvoir des femmes, l’indignation collective, l’émergence d’une conscience post-religieuse.

 Affiche du film « Les Raisins de la Colère », 1940

Indian Palace

Le film de John Madden « Best Exotic Marigold Hotel » est une excellente comédie qui met aux prises un groupe de retraités aux prises avec la réalité indienne.

 Des retraités britanniques se laissent séduire par une publicité ventant l’ouverture à Jaipur du Best Exotic Marigold Hotel. Le directeur de l’hôtel, Sonny Kapur (Dev Patel) vise le marché britannique, un pays « où on n’aime pas les vieux ». S’il est entreprenant et beau parleur, Sonny n’est pas un manager. L’hôtel est loin d’être prêt à recevoir ses premiers pensionnaires.

 Il y a Evelyn (Judi Dench) dont le mari vient de mourir en ne lui laissant que des dettes ; Muriel (Maggie Smith), une femme pleine de préjugés qui décide toutefois d’aller en Inde subir une opération de la hanche à un tarif imbattable ; Graham (Tom Wilkinson), un juge homosexuel qui a connu comme étudiant en Inde l’amour de sa vie et a vécu sans cesse dans le remords d’avoir jeté l’opprobre sur son amant et sa famille. Il y a aussi une femme, et aussi un homme qui, malgré leur âge, cherchent une rencontre sexuelle. Et puis un couple écartelé entre la fascination de l’un pour l’Inde et la répulsion éprouvée par l’autre.

 La vie à Jaipur change en profondeur la vie des protagonistes. Evelyn, qui rend compte sur son blog des événements, cherche du travail. Elle devient « conseillère culturelle » d’un call centre où travaille l’amie de Sonny. Une excellente scène du film est celle où elle joue le rôle d’une retraitée anglaise recevant un appel du call centre.

 Généralement snobé par les critiques britanniques, le film de Madden est pourtant drôle, tonique et réjouissant. Il restitue l’ambiance de la vie en Inde telle que nous l’avons perçue il y a trois ans, précisément à Jaipur, sans forcer le trait. Il se termine en « happy end » général, car les protagonistes ont progressivement renoncé à leurs idées préconçues pour accepter l’imprévu. Il offre un salutaire bain d’optimisme.

 Photographie du film « Best Exotic Marigold Hotel » : Evelyn (Judi Dench) dans une rue de Jaipur.

Hajj, voyage au coeur de l’Islam

Le British Museum présente jusqu’au 15 avril une exposition intitulée « Hajj, a journey to the heart of Islam ».

 Il n’est pas facile de produire une exposition sur le pèlerinage à La Mecque, tant les susceptibilités sont à fleur de peau, tant du côté Musulman qu’Occidental. Les commissaires de l’exposition ont surmonté les obstacles. Elle dresse un portrait flatteur du cinquième pilier de l’Islam, mais ne censure pas par exemple le voyage incognito de l’explorateur Richard F. Burton à La Mecque en 1855 – malgré l’interdiction des non-musulmans dans ce lieu sacré – et elle donne un espace à de jeunes artistes qui expriment le Hajj selon les canons de l’art moderne (c’est le cas de Magnétisme, œuvre peinte en 2011 par Ahmed Mater).

 Lorsqu’ils se rendent à La Mecque, les pèlerins sont invités à un voyage au centre du monde (musulman) et à se recentrer eux-mêmes sur ce qui est essentiel. Ils ont au préalable remboursé leurs dettes et se sont mis en paix avec leurs proches. Ils se vêtent d’un vêtement blanc (irham), signifiant ainsi qu’il ne peut y avoir de différences en ce lieu et ce moment entre races ou conditions sociales. Ils se sentent membres de l’humanité, par l’intermédiaire du prophète Mohamed, d’Abraham et Ismaïl, constructeurs de la Kaaba, et d’Adam, qui apporta du Paradis une pierre blanche noircie par le péché des hommes.

 Parmi les découvertes de cette exposition, je citerais le pèlerinage du roi malien Mansa Musa en 1324 – 1325. Son voyage de Tombouctou à La Mecque par Ain Salah, Ghadames, Aujilla, Le Caire, Akaba et Médine fut spectaculaire : son convoi comportait 8.000 personnes dont 500 esclaves, marchant en tête chacun portant 2kg d’or. Les dépenses de Mansa Musa en Egypte furent si extravagantes que l’économie en fut déprimée pendant une dizaine d’années.

Près de trois millions de personnes ont fait le pèlerinage à La Mecque en 2011, dont 25.000 Britanniques et 23.000 Français. Les Indonésiens sont l’un des peuples les mieux représentés, avec pas moins de 250.000 pèlerins.

 Photo de l’exposition au British Museum : certificat de Hajj, 17ième – 18ième siècle. Au centre de l’image, la Kaaba.

Reasons to be cheerful

Le Palace Theatre de Watford vient de présenter une étonnante production du théâtre GRAEE : « reasons to be cheerful », des raisons pour être joyeux.

 Il s’agit d’une comédie musicale construite à partir de chansons du groupe punk  Blockheads et des son compositeur Ian Dury, mort en 2000 du cancer à l’âge de 58 ans. Un groupe d’amis d’un quartier populaire d’une ville anglaise rêve d’assister au « gig » (concert géant) des Blockheads, en compagnie du père de l’un d’eux, aveugle et paralysé, qui prétend que les Tories lui ont inoculé le cancer. Hélas, le concert se joue à guichets fermés. Avec la complicité de l’ex petite amie d’un jeune fortuné, la fine équipe s’empare de billets. Mais l’expédition s’achève sur une plage, après que la voiture est tombée en en panne. Le vieil homme renoue avec les sensations de ses vacances d’enfant, au même endroit.

 Les chansons de Ian Dury, écrites pour la plupart dans les années soixante dix et quatre vingt, ont une forte connotation sexuelle (Sex, drug and Rock n’ Roll, Hit me with your rhythm stick). Elles parlent de l’humiliation des handicapés (Spasticus Autisticus) et de celle de ceux qui ne trouvent pas leur place dans la société (What a waste). Le titre de la pièce est celui d’une des chansons à succès du groupe. La plus émouvante est probablement « my old man », où Dury évoque la figure de son père, chauffeur d’autobus puis de Rolls Royce, qu’il a à peine connu.

 La troupe nous offre deux heures de musique trépidante, jouée et dansée par des acteurs étourdissants. Ce qui est véritablement unique, c’est le casting. La plupart des acteurs sont handicapés. Le chanteur John Kelly, qui a une voix magnifique, se déplace en fauteuil roulant. Stephen Collins est malentendant. Nadia Albina n’a qu’un bras et ne cherche pas à cacher son moignon. GRAEE a fait de l’accessibilité du théâtre sa raison d’être. Quand on voit l’énergie et la joie de jouer des acteurs, on admire sa magnifique réussite.

 Ian Dury avait lui-même été victime de la polio pendant son enfance et était handicapé. Il avait soutenu le GRAEE dans ses premières années. Je n’aurais probablement pas connu ou apprécié ses chansons, avec leur rythme échevelé et un texte âpre bouillonnant en cascades, sans la comédie musicale de ce soir. C’est pour moi une découverte, émouvante et forte.

 Photo de « Reasons to be cheerful ».