L’étrangère

Dans L’étrangère, la réalisatrice Gaya Jiji met en scène le combat d’une Syrienne exilée à Bordeaux pour obtenir des papiers, réunir sa famille et sortir du mode survie pour retrouver une vie intime.

Selma (Zar Amir), professeure de français à Damas, a fui son pays pour échapper au régime d’Assad. Elle a laissé à sa mère le soin de son fils Rami, 6 ans. Elle n’a plus de nouvelles de son mari Iyad (Amir Waked), disparu depuis cinq ans dans les prisons du dictateur.

Son itinérance sur les routes de la migration, sans cesse menacée par les polices des frontières, a été cauchemardesque. En Hongrie, on l’enregistre comme migrante contre son gré. C’est en France, pays dont elle parle la langue, qu’elle entend se réfugier. On l’oblige à laisser ses empreintes. Selon le règlement de Dublin, c’est en Hongrie, où rien ne l’attache, qu’elle sera renvoyée si elle est arrêtée.

À Bordeaux, Selma mène une vie épuisante, travaillant au noir, femme de ménage dans des bureaux le matin, serveuse dans un bar jusqu’à la fermeture tard dans la nuit. Un client du bar, Jérôme Delaunay (Alexis Manenti) est avocat. Selma décide de demander son aide pour obtenir sa régularisation.

Selma a construit autour d’elle une muraille de silence et de mensonge. Tout va bien… Pourtant, elle a mutilé ses doigts pour rendre intraçables les empreintes digitales relevées en Hongrie. Pourtant, ce qu’elle a vécu en Syrie – la disparition d’Iyad, les convocations répétées à la police, une attaque de Daech, le bombardement d’un immeuble dans le sous-sol duquel Rami et elle s’étaient réfugiés – demeure pour elle une souffrance indicible.

Jérôme convainc Selma que, pour obtenir sa régularisation par l’Office de l’Immigration et de l’Intégration, puis le regroupement familial, il lui faut faire un récit complet de ce qui a provoqué son départ de Syrie. Selma peu à peu dit l’indicible, y compris, en arabe, qu’elle ne sait plus si elle souhaite qu’Iyad soit vivant ou mort.

Pour Jérôme aussi, l’irruption de Selma dans sa vie bouleverse ses certitudes. Il a réussi professionnellement, il a une belle famille, mais il a l’impression d’avoir tout raté. Il tombe amoureux de cette femme. De nouveau, elle peut désirer et aimer. Mais le regroupement de la famille, tant espéré, peut menacer ce nouvel équilibre.

J’ai ressenti une gêne tout au long de ce film. Les personnages semblent corsetés, couverts par une chappe de silence. Il y a le silence auquel Iyad a été contraint pendant cinq ans. Le silence de Selma, incapable de mettre des mots sur ce qu’elle a subi jusqu’à ce que Jérôme trouve le moyen de l’y amener. Le silence de Jérôme lui-même, cachant à son épouse la transformation de sa relation avec Selma, d’acte de solidarité en relation amoureuse. Rami lui-même avoue à sa maman que son ami Hani, avec lequel il jouait à Damas, a été tué par une bombe : je ne voulais pas que tu te fasses du souci…

La gêne ressentie par le spectateur n’est pas un défaut du film. Elle est intentionnelle : nous ne pouvons qu’éprouver de l’inconfort, confrontés que nous sommes à la violence imposée sous nos yeux aux migrants, alors que nous détournons le regard.

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