En ce début de mars, la station de Carcans Maubuisson, en Gironde, se pare de jaune. Rien à voir avec l’élection d’un nouveau pape. Les mimosas sont en fleur, et rivalisent en gaîté avec les ajoncs. Ceux-ci colonisent la forêt ; ceux-là prospèrent près des habitations. Il ne s’agit pas seulement de couleurs. Les fragrances de mimosa nous enchantent.
En bordure du lac de Carcans Hourtin, le mimosa en fleurs.
Le livre de René Magnon, « Lacanau-Océan a cent ans, 1906 – 2006 » constitue une mine d’information sur l’histoire de cette station créée à partir de rien par de entrepreneurs visionnaires. Le chemin de fer y joua un rôle essentiel.
L’une des premières illustrations du livre présente une carte du Médoc de 1604. On y voit, en contrebas de la dune littorale ancienne et parallèle à la côte, « l’étang doux de Médoc de cinq lieues de long et une de large » (environ 22 km sur 4). Cet espace marécageux, de profondeur variable, inclut ce que sont aujourd’hui les lacs de Carcans – Hourtin et de Lacanau. Des paroisses le bordent. Certaines sont reconnaissables aujourd’hui : Carcans, Lacanau, Le Porge. Hourtin n’est pas mentionné. Taris, Talaris, Cartaignac ne sont plus maintenant que des lieux-dits.
Jusqu’au dix-huitième siècle, c’était une zone de pâturages, où les troupeaux étaient veillés par des bergers souvent montés sur des échasses. La malaria, maladie des paluds (marécages), sévissait. A partir de 1817, l’Etat entreprit un gigantesque programme d’ensemencement de pins maritimes, dont l’objectif était de produire de la résine pour l’industrie chimique et du bois, en particulier des poteaux pour l’industrie minière ; il était aussi de contribuer au bien-être de la population par l’assainissement et la création d’emplois.
Lorsqu’en 1894 un propriétaire de Lacanau, Pierre Ortal, développa le projet de construire sur la dune une station touristique, le projet paraissait insensé. Certes, Soulac et Arcachon attiraient déjà des vacanciers, mais la première était proche de l’estuaire de la Gironde et la seconde sur le Bassin d’Arcachon, deux emplacements logiques. Lacanau n’était « nulle part ». On y accédait à dos de mules par des chemins forestiers. On construisit une ligne de chemin de fer de Lacanau à l’Océan, prolongeant ainsi les lignes qui reliaient déjà Lacanau à Bordeaux, Lesparre et Arès. Elle fut inaugurée en 1906 et ce fut le point de départ de la station. La route, quant à elle, ne fut ouverte que quatre ans plus tard.
Le trajet de Bordeaux à Lacanau Océan par le petit train durait 3 heures. Le convoi se composait de voitures de première, seconde et troisième classes, d’un fourgon avec un compartiment aménagé pour le service de la poste et parfois un wagon à bestiaux, car durant les grandes vacances les chevaux suivaient leurs maîtres. En 1908 furent mises en service seize voitures aux jolies portières arrondies achetées au Metropolitan Railway de Londres. Chaque compartiment s’ouvrait par une porte donnant sur le quai.
Le petit train de Lacanau dépérit peu à peu après la seconde guerre mondiale, supplanté par la route. La fin de l’exploitation fut décidée en 1961. L’emprise de la voie ferrée est maintenant occupée par une piste cyclable départementale qui va jusqu’à Bordeaux.
Pour le cycliste parcourant les dunes du littoral aquitain au début de l’automne, l’arbouse est une amie, jolie à regarder, fondante dans la bouche, nourrissante et rafraîchissante à la fois.
Mes premières journées de préretraité à Maubuisson m’apportent un moment de plaisir chaque année espéré et répété. Par une fraîche matinée, je pars à bicyclette dans la pinède, pédalant seul sur les pistes sous le faible soleil d’automne. Au bord du chemin, enracinés dans le sable et isolés du ciel par la futaie, les arbousiers sont en fleurs et en fruits. Leurs petites feuilles vertes, un peu épaisses, sont dressées. Leurs fleurs pâles ressemblent à des cloches de muguet et regardent le sol. Les arbouses, de jaune pâle à rouge vif, pendent par grappes de deux ou trois. Elles semblent protégées par une coquille hérissée d’écailles fines, mais cette coquetterie laisse vite place au ravissement.
Dans la bouche, le fruit se transforme en une fine pâte que les ignorants jugeront fade, mais qui s’installe doucement dans la nuance de cette saison d’humus qui invente son moment entre le sec et le gel. L’ours symbole de Madrid ne s’y est pas trompé : dressé sur ses pattes arrière, il déguste son fruit favori, l’arbouse !
Photo d’arbouses : « transhumances »
L’ours aux arbouses, symbole de Madrid. Photo www.jmrw.com
Lorsqu’on évoque la misère, on pense spontanément aux bidonvilles de Mumbai ou aux favelas de Rio de Janeiro. Elle est pourtant parfois toute proche.
A la sortie de la petite ville médocaine de Lesparre, je m’arrête pour prendre une autostoppeuse. La femme, âgée de trente-cinq ans environ, est essoufflée. Il se dégage de son corps une odeur rance. Elle me dit qu’elle est venue pour se faire payer une allocation, mais que son dossier était incomplet et que la somme attendue ne lui serait payée que dans quelques jours. C’est pour elle une catastrophe. Les gamins sont à la maison pour les vacances de Toussaint. Ils ne bénéficient pas de la cantine scolaire. Il faut acheter de quoi manger. Elle devra faire la manche. Je la laisse à l’entrée d’un lotissement d’Hourtin. Nous sommes à 20km de notre maison de Maubuisson. J’ai dans le coffre de la voiture l’apéritif de notre dîner de ce soir entre amis.
La veille au soir, Arte avait diffusé un documentaire de Julien Hamelin intitulé Cantine à l’Indienne. A Hubi, dans le sud-ouest de l’Inde, une ONG finance une usine de production de repas scolaires. Le produit est un plat unique composé de riz, de légumes et d’épices que les enfants mangent à la main dans des gamelles. Il est distribué en conteneurs à des centaines d’écoles. Il permet à ces centaines de milliers d’écoliers de rester scolarisés.
A Hourtin, la misère ne se voit pas, elle est comme transparente. Transparente, mais abjecte, comme à Hubi.