Un article de The Conversation France a attiré mon attention sur la personnalité de Tony Mazzocch (1926 – 2005), un pionnier dans le rapprochement entre le militantisme syndical ouvrier et le combat pour l’environnement. J’ai lu la biographie rédigée par Les Leopold : « the man who hated work and loved labor, the life and times of Tony Mazzocchi » (l’homme qui détestait le travail et aimait les travailleurs, la vie et l’œuvre de Tony Mazzocchi).
L’article de The Conversation France, écrit par Yanis Rihi, s’intitule « Tony Mazzocchi, le syndicaliste oublié qui pensa la transition juste. » Dans son introduction, on lit : « qui se souvient de Tony Mazzocchi ? En refusant d’opposer emplois et exigences environnementales, ce syndicaliste new-yorkais conceptualisa l’idée de transition juste abondamment reprise aujourd’hui, même à la COP30, par exemple. Dans ses actions, le militant syndical a lié étroitement les combats environnementaux aux enjeux sociaux et sanitaires, mais également aux luttes contre le racisme et le sexisme. »
L’article s’inspire largement de la biographie de Mazzocchi écrite par Les Leopold, qui avait collaboré avec lui au Labor Institute et l’avait longuement interviewé en 2002, alors qu’il souffrait déjà du cancer qui l’emporterait trois ans plus tard. Ce livre m’a passionné. Il propose une traversée de l’histoire des États-Unis au vingtième siècle, sous des angles multiples : immigration (italienne dans le cas de Mazzocchi), mouvement syndical, menaces de la chimie et de l’atome sur la santé des travailleurs et des populations à proximité des usines, projet d’un parti des travailleurs à côté des partis républicain et démocrate, lutte pour les droits civiques. Il dresse aussi le portrait d’un homme exceptionnel.
Une famille d’immigrés italiens
Mazzocchi était le petit-fils de Saverio, un Napolitain émigré aux États-Unis en 1901. Son père, Joe, était ouvrier spécialisé dans la confection. Il perdit son emploi à la suite du krach de 1929. La solidarité familiale joua à plein et le clan Mazzocchi se retrouva dans une maison de Bensonhurst, un quartier de Brooklyn. De sa famille, Tony – Anthony comme on l’appelait formellement chez lui – hérita d’un fort sentiment d’appartenance à la classe ouvrière.
« J’ai consciemment commencé à comprendre ce qui se passait autour de la table quand j’avais sept ou huit ans » dit Mazzocchi à l’auteur du livre. Ce faisant, commente celui-ci, il acquit l’une de ses qualités les plus puissantes : la capacité à tolérer – voire à apprécier – la diversité des points de vue de la classe ouvrière et à débattre amicalement avec ceux qui n’étaient pas d’accord avec lui.
Tony Mazzocchi devint le chef de la bande de gamins de Bensonhurst. C’est dans la rue que je suis devenu un leader et que j’ai appris à organiser, disait-il. Scolairement, il révélait une grande intelligence, mais souffrait d’une dyslexie qui limita son parcours au niveau du BEPC français. Mais sa famille aimait la musique et les livres. L’accès des travailleurs à la culture était essentiel pour lui. « Nous ne sommes pas nés pour être esclaves de l’ordre imposé par les grandes compagnies. Nous sommes censés être libres, avec du temps pour nous promener sur la plage, en parlant d’Aristote. Nous tous. »
Des Ardennes à Buchenwald
En 1943, à l’âge de seize ans, il se présenta à un guichet de recrutement de l’armée et fut admis bien que l’âge minimal fût de dix-huit. En décembre 1944, il participa à la dure campagne pour résister à la contre-offensive allemande dans les Ardennes. À bord d’un halftrack, il dévora les livres. L’offensive alliée le conduisit jusqu’à Buchenwald, où il participa à la libération du camp. Il était âgé de dix-neuf ans. Il racontait ainsi son expérience. « Buchenwald était une usine dont les ouvriers travaillaient selon un système à la pièce. C’était comme un boulot – le travail de tuer. Imagine, chaque jour tu viens travailler pour tuer. Le lendemain, tu es venu tuer encore – un certain nombre de personnes – un quota » Il en tirait la conclusion que les ouvriers peuvent être organisés pour construire un hôpital ou un Buchenwald (…) Les institutions politiques peuvent bâtir une société où les usines à tuer semblent presque normales. Ne pourraient-elles pas aussi organiser un monde plus juste et équitable ? »
La famille de Tony avait toujours été antiraciste, considérant que la discrimination raciale divisait les travailleurs. Ils avaient aussi une raison plus personnelle de rejeter le racisme. Au début du vingtième siècle, les migrants italiens, particulièrement ceux du sud de l’Italie, étaient considérés comme une race méprisable. La Seconde Guerre mondiale marqua une nouvelle étape dans les relations raciales américaines, observe Les Leopold, l’auteur de la biographie (…) Les « races » inférieures furent transformées en « groupes ethniques » – et les Italiens, Polonais, Irlandais et Juifs devinrent miraculeusement blancs (…) Cependant, la catégorie raciale socialement construite de « Noir » ne fut jamais été transformée en ethnie.
Rank and file, la base ouvrière
Après la guerre, Mazzocchi bénéficia d’une formation de prothésiste dentaire dans le cadre d’un programme de reclassement des anciens GIs, programme qui lui servit plus tard de référence pour la juste transition des ouvriers privés de leur emploi par la fermeture de leur usine. Lorsqu’il devint ouvrier dans une usine chimique et animateur de la section syndicale, il ne dédaigna pas d’offrir ses services pour le remplacement de dents défectueuses de ses camarades de travail.
Ici commence la carrière syndicale de Tony Mazzocchi, avec comme point d’ancrage les ouvriers de base (« rank and file ») et la conviction que leurs intérêts – salaires, sécurité, conditions de travail – étaient structurellement opposés à ceux des entreprises – la maximisation des profits. Un prochain article de Transhumances évoquera la militance de Mazzocchi par l’organisation syndicale des ouvriers de la chimie et du nucléaire, puis pour la création d’un parti des travailleurs (Labor Party) alternatif au parti démocrate.


