Goya au Centre Jean Moulin de Bordeaux

Le Centre Jean Moulin de Bordeaux présente jusqu’au 24 février une exposition intitulée « Goya, chroniqueur de toutes les guerres ; les Désastres et la photographie de guerre ».

 Le Centre Jean Moulin de Bordeaux, installé en face de la Cathédrale, a pour ambition de perpétuer la mémoire de la résistance à l’horreur nazie. Au rez-de-chaussée, un kayak symbolise l’opération britannique de commandos Frankton dont on vient de célébrer les 60 ans : en décembre 1942, cinq kayaks mis à flots par un sous-marin dans l’Océan en face de Montalivet avaient pour mission de remonter la Gironde et de placer des explosifs sur des navires allemands dans le port de Bordeaux. Deux y parvinrent et endommagèrent plusieurs bateaux, mais seul un équipage réussit à regagner Gibraltar et la Grande Bretagne.

 L’exposition de 82 eaux-fortes réalisées par Goya de 1810 à 1820 pour mettre en images les désastres de la guerre menée par les soldats de Napoléon contre le peuple espagnol soulevé de 1808 à 1814, est particulièrement bienvenue en ce lieu. Les guerres du vingtième siècle, en particulier la seconde guerre mondiale, l’ont disputé en cruauté à celles du siècle précédent. Et c’est à Bordeaux que Francisco José de Goya y Lucientes est mort en 1828.

 Les gravures de Goya abordent plusieurs thèmes liés à la guerre. Elles sont si réalistes, si fortes qu’elles provoquent au spectateur un sentiment de nausée. L’une d’elle est bien connue. Un supplicié est pendu, bras ballants ; il a manifestement tenté de tirer la corde pour desserrer le nœud, mais vient, épuisé, d’être vaincu par sa propre pesanteur. Sa culotte est tombée dans le combat désespéré contre la mort. Un hussard amusé ne perd rien du spectacle.

 Goya nous montre la terreur qui prend possession des victimes désignées pour l’empalement ou la décapitation. Il se moque des prêtres, qui affichent leur embonpoint au milieu de leurs fidèles affamés ou font circuler des châsses de reliques comme si elles avaient le pouvoir d’éloigner l’indicible.

 Dans l’une des gravures, un homme vomit au bord d’une fosse commune où l’on précipite des cadavres. L’œuvre de Goya, toute en noir, blanc et gris, nous prend aux tripes. Elle nous rappelle que si la guerre est le théâtre d’actes d’héroïsme tels que ceux du commando Frankton, elle est plus généralement pourriture, puanteur et insupportable angoisse.

Lascaux, Exposition Internationale à Bordeaux

« Lascaux, Exposition Internationale » va se conclure à Bordeaux le 6 janvier avant de prendre le chemin de Chicago et Montréal.

 L’exposition a pour site Cap Sciences, à proximité immédiate du nouveau Pont Chaban-Delmas, à Bordeaux. Elle nous invite à « découvrir, ressentir et comprendre un site majeur de l’art paléolithique ». Elle est adaptée aux groupes scolaires, avec des parcours proposés selon les âges et des ateliers spécifiques.

 Le centre de l’exposition est occupé par la reconstitution d’une partie de la grotte de Lascaux. La structure, fabriquée en plastique armé par des couches de grillage métallique, reproduit fidèlement les concavités et les convexités des parois et du plafond d’origine. Les peintures sont reproduites fidèlement à l’échelle d’origine.

 L’exposition constitue en elle-même un hommage à la 3D. C’est elle qui a permis de concevoir ce « Lascaux 3 » transportable d’une ville à l’autre comme elle avait rendu possible « Lascaux 2 », le site qui se visite en Dordogne maintenant que la grotte d’origine a été fermée au public pour cause de sauvegarde. Au second étage est présentée une maquette de l’enfilade de tunnels et de cavités qui, ensemble, constituent « Lascaux ». Comme l’échelle est réduite, on croirait observer un réseau d’artères, de veines et d’’organes vivants. Au premier étage, on est invité à regarder un film de 8 minutes – en 3D naturellement – qui nous fait voyager à l’intérieur de la grotte, assister à la pose des peintures de Lascaux 2 et imaginer la vie à Lascaux il y a 20.000 ans.

 Intégrée dans le parcours de l’exposition est présentée une animation visuelle. Elle explique une peinture qui représente un auroch et des chevaux dont l’anatomie est proche de celle d’animaux qui vivent aujourd’hui en Mongolie. On est frappé par la très grande beauté de la création artistique, par la virtuosité du trait, par la capacité à représenter le mouvement. Un cheval cabré a ainsi quatre sabots arrière : à la lumière vacillante d’une lampe à l’huile, l’animal devait véritablement donner l’impression de bondir.

 J’ai découvert dans l’exposition la quantité de signes abstraits utilisés par les artistes. On ne connait pas leur signification. Il s’agissait peut-être d’idéogrammes, tels ceux que bien plus tard les Chinois inventèrent. Un préhistorien a pu écrire que l’homme de Cro-Magnon, celui qui a occupé Lascaux et y a laissé des merveilles de l’esprit humain, n’était pas passé loin d’inventer l’écriture.

En Grande-Bretagne aussi, le « mariage pour tous »

En Grande Bretagne comme en France, le Gouvernement s’apprête à faire voter une loi autorisant le mariage entre personnes de même sexe.

 Dans The Guardian du 28 décembre, Tom Clark et Andrew Sparrow indiquent que l’opinion publique britannique, réticente en mars, est aujourd’hui franchement favorable au « mariage gay ». Un sondage commandé par The Guardian révèle que 62% des sondés s’expriment en faveur (31% contre) alors qu’ils étaient seulement 45%  il y a neuf mois (36% contre). Le changement spectaculaire d’opinion est particulièrement sensible chez les électeurs « Tory » (conservateurs) : ils étaient 35% à approuver le mariage gay en mars et 50% à le désapprouver ; ils sont maintenant 50% à l’approuver et 42% à le désapprouver.

 Le principal clivage dans l’opinion suit les tranches d’âge. Les sondés de plus de 65 ans sont hostiles au mariage gay à 58% (37% seulement sont favorables). Toutes les autres tranches d’âge sont favorables, avec une pointe d’approbation à 77% chez les 18 – 24 ans.

 Comme en France, les églises se sont élevées contre le projet de loi. Le primat de l’Eglise Catholique, Vincent Nichols, a souligné que la réforme n’était pas inscrite dans les programmes des partis et n’avait pas fait l’objet d’un livre blanc. L’Eglise Anglicane qui, en tant que religion officielle, célèbre des mariages qui ont une valeur à la fois religieuse et civile, a été placée hors du périmètre de la loi et ne sera donc pas obligée de célébrer des mariages de personnes de même sexe.

 Les différences entre la France et la Grande Bretagne sautent aux yeux. Outre Manche, c’est un gouvernement conservateur qui va faire passer cette réforme de société ; en France, il a fallu attendre une alternance de gauche. En Grande Bretagne, on parle du « mariage gay », en France du « mariage pour tous » : la valeur de l’égalité est plus prégnante de ce côté-ci du Channel. En Grande-Bretagne, le débat ouvert par la loi a convaincu un grand nombre d’indécis de son bien-fondé. En France, le soutien au « mariage pour tous » semble s’effriter à mesure que s’approche le vote au Parlement. Et le débat sur la procréation assistée semble cantonné à ce côté-ci de la Manche.

(Photo « The Guardian »)

Reality

« Reality », film de Matteo Garrone, a reçu le prix du jury du festival de Cannes en 2012.

 Dès la première scène, le décor est planté. Un carrosse digne de celui de la Reine d’Angleterre s’achemine vers un château de la région de Naples. Des jeunes époux en descendent. Le clou de leur soirée de mariage sera l’intervention – très brève – d’Enzo, le vainqueur de la dernière édition de « Grande Fratello », l’équivalent italien du Loft. Enzo dit que c’est la plus belle mariée du monde et leur donne un conseil : « never give up », n’abandonnez jamais ! Ce sera d’ailleurs le clou d’autres mariages célébrés le même soir dans le même château avec des plus belles mariées du monde interchangeables et le même conseil : « never give up ».

 Le décor où vit la famille Ciotola est tout aussi théâtral. Il s’agit d’un palais napolitain délabré donnant sur une place dont tous les habitants se connaissent. Luciano (Aniello Arena) est père de famille : il a trois enfants et plusieurs oncles et tantes à charge. Il est le poissonnier de son quartier. Pour joindre les deux bouts, il gère une arnaque aux robots ménagers imaginée par sa femme, Maria (Loredana Simioli) ; il joue aussi occasionnellement le rôle d’un Drag Queen dans le palais des mariages.

 C’est là que Luciano fait la connaissance d’Enzo. Il se trouve que « Grande Fratello » organise à Naples un casting. Poussé par ses enfants, Luciano tente sa chance. Son bas-goût, son profil de prolétaire plaisent aux organisateurs. Il est convoqué à Rome. On lui laisse entendre qu’il a été sélectionné pour « entrer dans la maison ».

 La vie de Luciano bascule. Sûr de devenir célèbre et riche, il vend sa poissonnerie et adapte son comportement aux critères qu’il imagine que suivent les organisateurs de ce Reality Show. Il se croit épié par leurs espions. La télévision rend fou, dit-on. Luciano perd contact avec la réalité et sombre dans la paranoïa.

 Maria croit le remettre sur les rails grâce à la direction spirituelle d’un prêtre catholique. Mais lors d’une procession du vendredi saint au Colisée, Luciano s’échappe. Il rejoint Cinecittà et entre dans le saint du saint : la « maison » des « frères » du Grande Fratello. Il ricane, de satisfaction pour avoir réussi son effraction, ou de désespoir pour avoir ruiné sa vie pour un rêve vain.

 « Reality » est un excellent film, drôle et tragique, dans la droite ligne de Fellini. Le sujet qu’il aborde, le pouvoir de la télévision, est évidemment particulièrement pertinent au pays de Berlusconi. Mais la machine à produire des images vides gravées dans la tête des pauvres est un fléau universel.

Aniello Arena dans « Reality »