College of Arms

Grâce à Bernard Masson, le président de la section britannique de l’Ordre National du Mérite, nous avons l’occasion de visiter le College of Arms, l’institution chargée de contrôler l’usage et de produire des armoiries en Grande Bretagne, à l’exception de l’Ecosse.

Les « officiers aux armoiries » ou « hérauts » occupent un bâtiment de la fin du dix-septième siècle entre la Cathédrale St Paul de Londres et la Tamise. Seule une salle, celle où se jugent les litiges relatifs à l’usage des armoiries, est en libre accès. Nous avons le privilège de participer à une visite privée, et les archives nous sont ouvertes.

 Les hérauts, au nombre d’une dizaine, sont nommés par le Souverain. Ils ont la responsabilité de grands événements, comme les couronnements, les funérailles d’Etat et l’ouverture du Parlement. Ils instruisent les plaintes de personnes physiques ou morales pour l’usurpation de leur blason, et ils produisent des blasons pour des personnes qui veulent ainsi faire reconnaître leur appartenance à l’aristocratie, ou à une forme de noblesse acquise par la notoriété. Le blason de Catherine Middleton, l’épouse du Prince Williams, est reproduit ci-dessus. Nous avons aussi vu, par exemple, l’acte de création du blason de Paul McCartney.

 Les hérauts sont payés par l’Etat moins de 20 livres par mois. Leurs revenus proviennent en réalité de leur rôle de consultant en généalogie et en science héraldique.

 Le College of Arms conserve des manuscrits remontant au Moyen-âge, souvent annotés par leurs propriétaires soucieux d’actualiser leur « who’s who ». L’un de ces ouvrages anciens commence, très logiquement, par les armoiries de Jésus et celles des rois mages.

 Illustration : armoiries de Catherine Middleton, conçues pour illustrer une famille de trois enfants dans une région de collines où les chênes abondent. Site Internet : www.college-of-arms.gov.uk.

Oiseaux sans ailes

 

« Birds without wings », Oiseaux sans ailes, du romancier anglais Louis de Bernières (Vintage Books, 2004 – 2005), est une œuvre magnifique, épique et poétique. Le livre révèle une page d’histoire relativement ignorée, celle de la transition de l’Empire Ottoman à la Turquie moderne dans le premier quart du vingtième siècle.

 La grande histoire

Le roman de de Bernières est construit autour de deux axes parallèles. Le premier est l’axe de la grande histoire, suivant les traces de Mustapha Kemal, un militaire fasciné par l’occident et francophile. Au début du vingtième siècle, l’Empire Ottoman s’est réduit comme une peau de chagrin. Il a perdu la Maghreb, l’Egypte, les Balkans. Il ne contrôle plus que la Turquie et des territoires arabes du Levant. Il est pris en tenaille au sud par la Grèce, qui annexe la Crète en 1908 et la Macédoine en 1913, et au nord par la Russie, qui voudrait contrôler son accès à la Méditerranée. La Grèce et la Russie étant alliées de la France et de la Grande Bretagne, l’Empire Ottoman s’allie à l’Allemagne. La bataille des Dardanelles (1915 – 1916) est une des pages de la Grande Guerre. Il s’agit d’une bataille de tranchées semblable à celle du nord de la France, qui finit par tourner à l’avantage de l’armée ottomane commandée par Kemal. Le génocide arménien s’inscrit dans ce contexte : des bataillons arméniens de l’armée ottomane ayant fait défection et rejoint le camp russe, le déplacement forcé de la population arménienne derrière les lignes turques est décidé. Il provoquera une hécatombe.

 A la suite de la défaite de 1918, l’Empire Ottoman est occupé. La Grèce, dont les éléments les plus nationalistes pensent rétablir Byzance et la domination Grecque sur le sud de l’Anatolie, entre en guerre en 1920. Des atrocités sont commises dans les deux camps. La Turquie finit par gagner sa guerre d’indépendance : le traité de Lausanne de 1923 reconnait le pays dans ses frontières actuelles. Il prévoit aussi un échange de populations : les chrétiens de Turquie sont déportés en Grèce, les musulmans de Grèce en Turquie.

L’Empire Ottoman était multinational et multi-religieux.  Le régime était un Califat et l’Islam était religion officielle, mais les pratiquants d’autres religions s’étaient vus reconnaître en 1858 l’égalité des droits et des devoirs (dont celui, peu apprécié, du service militaire). La Turquie nouvelle deviendra, sous l’impulsion de Mustapha Kemal devenu dictateur, un état moderne, ethniquement homogène, mono-religieux mais laïc.

 Les oiseaux sans aile

 Les oiseaux sans aile sont les habitants d’Eskibahçe, un village au bord de la mer proche de Telmessos (aujourd’hui Fetiyhe), à quelques jours de marche de Smyrne (aujourd’hui Izmir). Deux communautés y vivent, les Turcs, qui se désignent eux-mêmes comme Ottomans, et les Grecs, qui en réalité ne parlent pas le Grec mais sont Orthodoxes. Ils sont organisés autour de l’Imam, un homme profondément religieux et tolérant, et du prêtre, porteur d’une vision plus étroite. Les épouses de l’Imam et du prêtre sont des amies intimes. Le village compte aussi une petite communauté arménienne. On s’en prend parfois à l’instituteur « grec » ou au pharmacien arménien, mais dans l’ensemble les groupes religieux coexistent pacifiquement. La grande histoire va déchirer le village : les hommes sont envoyés au front et y survivent des mois, dans des conditions d’une cruauté inimaginable, s’ils ne tombent pas sous les balles ennemies ou ne succombent pas aux attaques du typhus. La famine tenaille les femmes restées après le départ des hommes. Les Arméniens sont emmenés dans une marche de la mort, sous la garde de brutes qui les massacrent et pillent leurs possessions. Enfin, les chrétiens à leur tour ont quelques heures pour rassembler leurs affaires et se mettre en marche pour une tribulation dont le but final est une Grèce qu’ils ne connaissent pas et dont ils ne parlent pas la langue.

 Parmi ces « oiseaux sans ailes », des personnages se détachent. Ibrahim, le pasteur de chèvres, est un facétieux qui se plait à imiter les bêlements des chèvres, le bêlement de la chèvre qui pense à devenir chrétienne, le bêlement de la chèvre qui est trop stupide pour savoir combien elle est stupide, le bêlement de la chèvre qui n’a rien à dire… Ibrahim, musulman, est entiché depuis la tendre enfance de Philothei, une chrétienne dont la beauté fait tourner les têtes. Rustem Bey, le propriétaire terrien, tient à se vêtir à l’occidentale et est fier de parler français au lieutenant italien dont le peloton occupe le village. Il est aussi traditionnel, n’hésitant pas à tuer l’amant de sa femme et de livrer celle-ci à la foule qui va la lapider. Et c’est un homme de cœur qui exonère une femme chrétienne de la rumeur qui l’accuse d’avoir empoisonné sa famille et qui, lorsque sa femme sauvée de la lapidation par l’Imam, aura trouvé refuge dans le bordel du village, ira lui proposer de reprendre la vie commune. Leyla, l’amante de Rustem Bey, pousse à la perfection l’art de la séduction et travaille inlassablement à se rendre irrésistiblement belle.

  Nettoyage ethnique

 L’histoire d’Eskibahçe est celle d’un nettoyage ethnique planifié d’en haut au prix de souffrances insoutenables pour les populations. Il a probablement inspiré les desseins criminels de Milosevic, Karadzic et Mladic dans une Yougoslavie en proie, comme l’Empire Ottoman soixante dix ans auparavant, aux forces centrifuges. Mais le monde avait changé : Srebrenica est désormais passible de la Cour de Justice Internationale.

 Il y aurait, dans le roman de Louis de Bernières, de quoi alimenter des dizaines de films et de pièces de théâtre. C’est l’un des meilleurs livres que j’ai eu l’occasion de lire ces dernières années.

Funérailles Laïques

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Dans The Guardian du 10 mai, Jon Canter raconte les obsèques de sa sœur Rosemary, décédée d’un cancer à l’âge de 61 ans : « ma sœur voulait des funérailles sans dieu. Et pourtant elle a invité Dieu ».

Rosemary avait appris avant Noël que ses jours étaient comptés. Elle eut l’envie et le courage de prescrire le type de célébration qu’elle voulait et chargea Jon de la conduire. Ce qu’elle voulait, en un mot, c’était des funérailles sans dieu.  Mais comment s’y prendre ?

Chacun fut invité à dire ce qu’il avait retenu de la vie de Rosemary. Elle voulait un silence, pour permettre à chacun de suivre ses propres pensées. Jon y ajouta quelque chose de son invention, inspiré des matchs de football pendant lesquels la foule observe une minute de silence pour un ancien joueur ou un dirigeant décédé. Ce silence est suivi par des applaudissements enthousiastes qui signifient d’une certaine manière « merci pour tout ; mais maintenant il faut passer au jeu ». « C’est ce que je fis aux funérailles de ma sœur », dit Jon Carter: « j’annonçai qu’il y aurait un silence, et qu’ensuite chacun applaudirait, longuement et fortement, pour dire merci pour la vie de Rosemary ». La plupart des célérations de funérailles se réfèrent à un texte sacré. Celle pour Rosemary se référa au « Match du Jour » de la télévision !

Tout en rédigeant des notes sur l’organisation de ses funérailles, Rosemary avait demandé si elle ne cherchait pas trop à tout contrôler. Jon avait mémorisé ce moment, pensant qu’il pourrait citer cette question à l’assemblée. « C’est un autre bénéfice de funérailles sans dieu : l’humour peut être encouragé. »

Rosemary avait décidé qu’à ses funérailles, il y aurait de la musique. Elle avait choisi « We Plough the Fields and Scatter », un hymne religieux, et le Requiem de Mozart. Jon observe qu’elle n’avait pas voulu de Dieu à ses funérailles sans dieu, mais elle avait besoin de lui.

Illustration : dessin d’Otto Dettmer pour l’article de Jon Canter, The Guardian, 10 mai 2011.

Les canaux britanniques en eaux inconnues

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Le réseau de canaux britanniques va changer de statut, ce qui soulève des questions sur son avenir et provoque l’inquiétude de personnes qui ont choisi d’y vivre en permanence.

Dans The Guardian du 27 avril, Andrew Mourant évoque le changement de statut de British Waters, l’organisme semi-public (« quango ») qui gère le réseau de canaux et de rivières navigables de Grande Bretagne. Dans le cadre de la politique du Gouvernement Cameron, l’organisme devrait se transformer en institution de bienfaisance (« charity ») : ceci permettrait de réduire la subvention publique et irait dans le sens de la « grande société » prônée par les Conservateurs, les usagers étant représentés au comité de surveillance de la nouvelle institution.

British Waters est en charge de 3.700km de voies navigables. Certaines, comme le Grand Union Canal qui passe à Watford, ont été construits au dix-huitième siècle. Depuis des dizaines d’années, elles ne servent plus au transport des marchandises, mais sont activement utilisées par des touristes qui possèdent ou louent des péniches étroites.

Le transfert de British Waters à une organisation de bienfaisance est un pari risqué. D’ores et déjà, 19% du réseau est en mauvaises conditions, et au rythme actuel des investissements, ce pourcentage pourrait s’accroître jusqu’à dépasser 40% en 2030. Le Gouvernement pense que la sortie du secteur public permettra une gestion plus active et génèrera de nouvelles ressources, telles que des attractions touristiques ou des programmes immobiliers.

Parmi les usagers que cette réforme inquiète se trouvent les « navigateurs continus ». Au nombre d’environ 3.500, ils vivent en permanence dans leur bateau. La règlementation actuelle les autorise à amarrer leur bateau pendant un maximum de 14 jours à un accostage public, après quoi ils doivent réaliser un parcours « substantiel ». Certains « navigateurs continus » sont attachés à une région par leur travail ou l’école de leurs enfants. Ils craignent que la nouvelle administration rende les règles plus sévères.

Photo « transhumances » : péniche étroite amarrée sur le Grand Union Canal en hiver.