Transhumances a consacré un premier article à la biographie de Tony Mazzocchi par Les Leopold : « the man who hated work and loved labor, the life and times of Tony Mazzocchi » (l’homme qui détestait le travail et aimait les travailleurs, la vie et l’œuvre de Tony Mazzocchi). Il s’intéressait à l’itinéraire de ce syndicaliste ouvrier qui a marqué le vingtième siècle.
Ce second article éclaire ce qui restera le leg de Mazzocchi : l’alliance entre le syndicalisme ouvrier et la défense de l’environnement.
Il faut d’abord rappeler les hauts et les bas du syndicalisme américain au vingtième siècle. Après la première guerre mondiale, les grèves furent si nombreuses et le mouvement ouvrier si puissant qu’on pouvait penser à une révolution semblable à celle qui venait d’emporter la Russie. La réaction fut brutale, avec pour emblème l’exécution des anarchistes Sacco et Vanzetti. La crise de 1929 et le chômage de masse suscitèrent un puissant mouvent populaire, dont l’expression politique fut le New Deal de Roosevelt.
Ouvrier de base, « rank and file »
Après la seconde guerre mondiale et le début de la guerre froide, tout mouvement social fut considéré comme un cheval de Troie du communisme et impitoyablement réprimé. Dans les années 1960 et 1970, la conscription forcée de centaines de milliers d’enfants de la classe ouvrière provoqua des manifestations de masse, associant des étudiants hostiles à la guerre au Vietnam et des syndicalistes. La montée de l’idéologie individualiste à partir de Reagan, la mondialisation et l’essor du numérique provoquèrent de nouveau un repli du mouvement ouvrier. C’est dans ce contexte changeant que s’inscrit la vie et l’action de Tony Mazzocchi.
En 1950, Tony Mazzocchi s’engagea comme ouvrier dans une usine d’Helena Rubinstein fabriquant des produits de beauté à New York. Il y développa une solide section syndicale, engagée dans une lutte incessante pour les conditions de travail et les salaires. Il développa des services pour les adhérents, par exemple un crédit mutuel.
En 1953, à l’âge de 26 ans, il fut élu président d’une fédération syndicale regroupant les industries du pétrole, du charbon et de la chimie, sur la base d’un engagement pour un salaire égal entre femmes et hommes. Deux ans plus tard, cette fédération fusionna avec celle des industries de l’atome pour former l’OCAW, la fédération des travailleurs du pétrole, de la chimie et de l’atome. Tony Mazzocchi y occupa des responsabilités, locales puis nationales jusqu’en 1999.
Santé des travailleurs, santé de l’environnement
Le développement rapide des industries chimiques exposa les travailleurs à des produits toxiques qui provoquaient des maladies mortelles. Les industriels s’arcboutèrent sur le déni de ces dangers. Ils refusaient de communiquer aux travailleurs les risques encourus, les doses considérées admissibles, les mesures de protection mises en œuvre. Les responsables de la santé publique partageaient leur aveuglement. L’un d’entre eux déclara ainsi au sujet de l’amiante: « Comment peut-il y avoir un danger sérieux si cela ne vous attaque pas tout de suite ? »
Les compagnies décidaient si et quand on surveillerait l’exposition aux risques, à partir de quel seuil l’exposition était trop importante. « En vérité, c’est elles qui décidaient si tu mourrais avant l’heure », commentait Mazzocchi. Il exigeait ce qui allait plus tard être appelé le principe de précaution : que la santé des travailleurs, et non les produits chimiques, bénéficie du doute.
Le coup de génie de Mazzocchi fut de s’appuyer sur des jeunes scientifiques qui accumulaient des faits et des chiffres, puis de transmettre les preuves à des journalistes qui s’intéressaient à l’exposition des populations environnant les usines aux produits toxiques. Pour la première fois, le lien était établi entre la lutte syndicale et la défense de l’environnement. « La percée conceptuelle de Mazzochi fut que la pollution commence toujours au travail puis se propage dans la communauté et l’environnement naturel », commente l’auteur de la biographie.

Un fonds de transition
Les compagnies contrattaquèrent en menaçant de clore les usines si les normes antipollution étaient rendues plus strictes. Ceci amena Mazzocchi à proposer un fonds de transition, qui indemniserait les travailleurs qui seraient licenciés pour faciliter leur réinsertion professionnelle, sur le modèle du fonds de réinsertion des GIs qui lui avait permis, après la guerre, de reprendre des études.
La bataille contre les entreprises de l’atome fut plus difficile qu’avec celles de la chimie et du pétrole. Les compagnies étaient en effet en interaction constante avec les services étatiques, en particulier l’armée. Karen Silkwood, salariée dans l’entreprise Kerr-McGee, avait alerté Mazzocchi sur les fuites de plutonium dans des tuyaux mal soudés et une irradiation des travailleurs. Elle mourut en 1975 dans un accident de voiture d’origine suspecte. Mazzocchi lui-même fut victime d’un accident quelques mois plus tard.
Le président Nixon reconnut en Mazzocchi l’inspirateur de l’Occupational Safety and Health Act (loi sur la sécurité et la santé au travail) de 1970. Tony Mazzocchi constata amèrement que les administrations démocrates qui suivirent ne furent jamais capables de s’abstraite de l’influence des intérêts industriels et financiers et de légiférer en faveur des travailleurs.
Tony Mazzocchi « était hostile aux grandes entreprises jusqu’au plus profond de lui-même. Il pensait que la quête de profit toujours croissant était fondamentalement en conflit avec la santé publique, la santé et la sécurité des travailleurs, ainsi qu’un environnement sain. » Dès les années 1980, il alertait sur le dérèglement climatique. Il pensait que la lutte du capital contre la nature était une contradiction irréconciliable qui rendrait inéluctable un changement de système. Il imaginait que, dans un avenir proche, des ouvriers seraient génétiquement modifiés, comme des plantes, pour les rendre capables de résister à des expositions toxiques.
Catalyseur
Qu’est-ce qui faisait de Mazzocchi un leader charismatique et efficace ? Il se voyait comme un catalyseur, une étiquette appropriée pour un ancien ouvrier de la chimie, notait ironiquement Les Leopold. Les talents étaient là, mais ils manquaient de conscience politique, simplement parce qu’ils n’y avaient jamais été exposés. « Ma contribution, disait Mazzocchi, a été de pouvoir organiser ces professionnels, scientifiques, médecins ». Mazzocchi, dit Léopold, a créé des réactions en chaîne entre des centaines d’individus et des dizaines d’institutions. Comme le dit un jeune scientifique : « il faisait en nous une telle différence. Il nous amenait dans le monde réel et nous donnait quelque chose d’important politiquement à faire. »
Pour faire prévaloir sa vision du syndicalisme comme frontalement opposé aux puissances industrielles et financières, Tony Mazzocchi lutta pour prendre le pouvoir au sein de l’OCAW, puis pour créer un parti des travailleurs (Labor Party) alternatif au Parti Démocrate. Il s’avéra totalement incorruptible et totalement dénué d’égo : seule la lutte importait. « S’il existe des gènes dominants pour l’amertume, la bouderie ou la vengeance, alors Tony Mazzocchi était un mutant », lit-on dans la biographie de Les Leopold.
Mazzocchi s’exprimait ainsi : « s’aliéner des gens simplement parce qu’ils n’ont pas voté pour toi, c’est dingue. Au final, nous en aurons besoin : d’où viennent les votes ? Par ailleurs, entrer dans ce type de fonctionnement, c’est handicapant. Ça te détruit mentalement. » Et Lepold de commenter : « il avait un énorme avantage sur ses adversaires qui prenaient les offenses et les défaites personnellement, entraient dans des colères, brûlaient les ponts avec leurs adversaires et les transformaient en ennemis. »
À la fin de sa vie, relate Les Leopold, Tony Mazzocchi « taquinait ceux qui le félicitaient pour avoir traité un cancer en phase terminale avec autant de noblesse. Hé, ils disent que je suis héroïque. Que puis-je faire d’autre ? Montrez-moi une sortie lâche et je la prendrai. » C’était un grand bonhomme.



