The Power of Yes : la crise financière mise en scène

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A Londres, le National Theatre joue à guichets fermés une pièce de David Hare, « The Power of Yes », sous-titrée : un auteur dramatique cherche à comprendre la crise financière. C’est en quelque sorte le Rapport Turner porté à la scène.

Le « pouvoir de dire oui », the power of yes, fut le slogan du Crédit Lyonnais du temps de sa splendeur. Le système bancaire se sentait tout puissant, saisi dans un vertige de croissance qui lui fit oublier que la banque, c’est avant tout l’art de choisir des risques et de savoir dire non.

Ce qui s’est passé le 15 septembre 2008 avec la faillite de Lehman Brothers est vertigineux. Pendant quatre jours le système capitaliste fut en état d’arrêt cardiaque. Sans un soutien inconditionnel des Gouvernements, les guichets automatiques de banque auraient cessé de fonctionner en l’espace d’une semaine. La crise financière recèle une intensité dramatique digne des meilleures fictions. Mais comment la mettre en scène ?

David Hare, le scénariste du film « The Reader » (Le Liseur) a relevé le défi. Il a écrit en quelque sorte une pièce sur l’écriture de la pièce. L’auteur ne sait comment prendre le problème et commence par se documenter. Chaperonné par une journaliste du Financial Times, il rencontre des acteurs de la place de Londres, banquiers, chasseurs de têtes, investisseurs, traders, hauts fonctionnaires, juristes, industriels, qui l’initient à l’effet de levier, aux sub-primes, à la régulation légère, aux produits dérivés, aux hedge funds, à la titrisation et à la formule mathématique de Myron Scholes, censée éliminer le risque des marchés d’options. La pièce en ce sens est une sorte de Rapport Turner illustré, informatif et pédagogique.

Mais c’est là qu’intervient l’art du metteur en scène, Angus Jackson. Le plateau est un immense espace noir et vide. On utilise un minimum d’objets : une chaise, un tableau noir. L’animation est assurée par des écrans mobiles de grillage noir, sur lequel sont projetés l’équation de Black-Sholes, la bouche d’Alan Greenspan proférant des paroles définitives sur la sécurité du système financier, les queues de clients de Northern Rock demandant le remboursement de leurs dépôts, des écrans Reuter et le portrait de Fred Goodwin, responsable de la faillite de la Royal Bank of Scotland, traité dans le style d’Andy Warhol.

Par leur habillement, leur façon de se mouvoir et leur élocution, on croirait les personnages directement sortis de la City. Il y a des moments d’humour comme lorsqu’un des protagonistes observe, parlant des files d’attente aux guichets de Northern Rock que les Anglais ont une telle passion pour les queues que lorsqu’ils en voient une ils ne peuvent s’empêcher de s’y joindre. C’est du bon théâtre mené tambour battant, captivant, souvent drôle et parfois émouvant.

Un personnage clé de la pièce est George Soros, directeur d’un fonds spéculatif et philanthrope. Dans l’une des dernières scènes, il invite l’auteur à dîner. Le décor est somptueux avec l’Hudson et New York en arrière plan, mais aussi noir et glacial. Soros dit que ce n’est pas « business as usual », mais la fin d’une époque.

 

L’Eglise Catholique intègrera des traditionnalistes Anglicans

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Le Vatican vient d’annoncer son intention d’organiser l’intégration collective d’Anglicans dissidents au sein de l’Eglise Catholique. Au cours d’une conférence de presse, l’Archevêque de Canterbury, Rowan Williams, a estimé qu’il ne s’agit pas d’un acte d’agression. Il a toutefois admis n’avoir pas été consulté par Rome et de n’avoir été informé que tardivement.

A Rome, le Cardinal William Laveda, Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, a annoncé le 20 octobre qu’une constitution apostolique permettant aux Anglicans de se convertir collectivement au Catholicisme était en préparation. Jusqu’à présent, seules des conversions individuelles étaient admises, telle celle, spectaculaire, de Tony Blair. Il s’agit cette fois d’admettre des groupes constitués autour d’évêques et de prêtres, qui seraient autorisés à conserver des éléments de la pratique spirituelle et liturgique anglicane. Les détails de l’offre de Rome ne sont pas connus à ce stade, mais les observateurs pensent que pourrait être constituée une « prélature personnelle » dépendant directement du pape. Comme c’est déjà le cas des Uniates du Proche Orient, une adhésion à la totalité des dogmes de l’Eglise Catholique serait exigée, mais des hommes mariés pourraient être ordonnés prêtres et une liturgie propre serait maintenue.

Simultanément à cette annonce, l’Archevêque Anglican Rowan Williams et l’Archevêque Catholique de Westminster Vincent Nichols tinrent à Londres une conférence de presse commune. Rowan Williams affirma : « ce n’est pas un acte d’agression. Ce n’est pas une déclaration de défiance. C’est business as usual ». Mais la presse commente que les deux hommes étaient visiblement mal à l’aise et que Williams dut admettre qu’il n’avait pas été consulté sur cette décision majeure dont il n’avait été informé que trois semaines auparavant.

C’est donc un changement majeur qui se prépare. Il trouve son origine dans la décision du synode anglican l’an dernier d’autoriser l’ordination de femmes comme évêques. Certains mouvements traditionalistes, comme Forward in Faith (en avant dans la foi), appelé par ses détracteurs Backwards in Bigotry (en arrière dans le bigotisme), ont contacté le Vatican pour négocier leur admission dans l’Eglise Catholique. En 1992 déjà, environ 400 pasteurs anglicans traditionnalistes avaient quitté leur Eglise à la suite de la décision d’ordonner prêtres des femmes.

Il est difficile de prévoir l’ampleur de la scission à venir. On parle de 20 à 50 évêques dissidents, pour la plupart hors du Royaume Uni, et d’un nombre indéfini de prêtres et de fidèles. Dans ce pays, les envies de migration devaient être tempérées par des considérations économiques. Un pasteur anglican gagne 22.250 livres par an et est logé. Un prêtre catholique ne touche que 8.000 livres. Et cette fois, l’Eglise Anglicane n’a pas mis en place de compensation financière pour ses « objecteurs de conscience », à l’inverse de ce qui s’était passé en 1992.

Au sein de l’Eglise Anglicane, tout en dénonçant un coup bas contre l’Unité des Eglises, certains se réjouissent discrètement du départ annoncé d’une aile réactionnaire avec laquelle la coexistence devenait de plus en plus problématique.

Du côté de l’Eglise Catholique, la stratégie est claire. Il s’agit, après la réintégration d’évêques de la Fraternité Saint Pie X, dont un négationniste de l’holocauste, de consolider le bastion pour résister aux grands vents de la modernité. A ceux qui pensaient que pour adhérer à l’Eglise Catholique il fallait croire en la résurrection de Jésus et appliquer le programme des Béatitudes, le Vatican met opportunément les points sur les « i » : la ligne rouge est le statut de la femme. Une femme peut être médecin, travailleuse sociale, médiatrice ou metteuse en scène dans la vie civile. Elle ne sera jamais évêque, ni même prêtre, dans l’ordre ecclésiastique. A chacun d’en tirer les conséquences.  

 

Provocateur Gouverneur

Le Gouverneur de la Banque d’Angleterre, Mervyn King, vient de lancer un brûlot dans le monde financier en réclamant la scission des banques entre une « banque de service », qui bénéficierait d’une garantie de l’Etat, et une « banque spéculative » susceptible de faire faillite.

« L’échelle impressionnante du soutien au secteur bancaire coupe le souffle. Au Royaume-Uni, sous la forme de prêts directs ou garantis et de capital, il n’est pas loin d’un trillion (c’est-à-dire mille milliards) de livres sterling, presque les deux tiers de la production annuelle de toute l’économie. Pour paraphraser un grand leader du temps de guerre, jamais dans le champ l’effort financier autant d’argent n’a été dû par si peu de personnes à un si grand nombre. Et, pourrait-on ajouter, avec si peu de réforme réelle jusqu’à présent ».

Le sommet du G20 n’avait pas non plus mâché ses mots : « là où un comportement agité et un manque de responsabilité a conduit à la crise, nous ne permettrons pas un retour à la manière habituelle de faire de la banque ».  Plusieurs séries de mesures sont en chantier. Il s’agit de construire une base de capital solide et de bonne qualité et de réduire le caractère cyclique de l’activité bancaire. On parle de règlementer les activités de marché de gré à gré. On prétend réformer les pratiques de compensation salariale, en clair les bonus, afin de réduire l’incitation à la prise de risque. On veut imposer aux géants financiers internationaux des normes prudentielles proportionnées au coût de leur possible faillite.

Voici que le Gouverneur Mervyn King joue au provocateur. Dans un discours prononcé à Edimbourg le 20 octobre, il considère que la vraie cause de la crise financière est l’irresponsabilité d’institutions financières gigantesques « trop importantes pour faire faillite ».  « Pourquoi les banques ont-elles voulu prendre des risques qui se sont avérées si nuisibles pour elles-mêmes comme au reste de l’économie ? L’une des raisons clés (…) est que les incitations à gérer le risque et accroître l’effet de levier se sont trouvées faussées par le soutien ou la garantie implicitement donnée par les gouvernements aux créditeurs des banques qui étaient vues comme trop importantes pour faire faillite ».

Le Gouverneur ne croit pas vraiment que la solution consistant à imposer aux banques un capital minimum soit totalement efficace. « Plutôt que de payer des dividendes et de généreuses rémunérations, les banques devraient utiliser leurs gains pour construire de plus grands coussins de capital. Mais plus grands de combien ? Nous ne le savons tout simplement pas. Un ratio plus élevé est plus sûr qu’un ratio plus bas, mais la fixation de n’importe quel ratio est vouée à l’arbitraire. »

Pour Mervyn King, la vraie réponse est de revenir au Glass Steagall Act qui, après la crise de 1929, avait séparé les banques de détail des banques d’affaires. Il faudrait obliger les banques à se scinder entre une banque portant les activités spéculatives et une autre consacrée au service (« utility »), c’est-à-dire dédiée à fournir aux entreprises et aux ménages un moyen de paiement pour les biens et services et à canaliser les flux d’épargne vers les investissements. Les usagers de la banque de service seraient garantis par l’Etat. Les acteurs de la banque spéculative opèreraient à leurs risques et périls ; comme n’importe quelle entreprise, leurs erreurs stratégiques seraient punies par la faillite.

Mervyn King prétend énoncer des vérités de bon sens. Il ne semble pas, pour le moment, que banquiers et politiques l’entendent de cette oreille !

 

Victor Hugo avant l’exil

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Ma lecture d’été fut le premier tome de la biographie de Victor Hugo par Jean-Marc Hovasse (Fayard 2002). Il couvre la période de sa vie de sa naissance en 1802 à son départ pour l’exil en 1851 et compte 1.366 pages. Trois tomes sont prévus. Le second a été publié l’an dernier.

La trace laissée dans l’histoire par ce poète, dramaturge, romancier, homme politique, dessinateur, journaliste, essayiste, académicien est considérable. Il est impossible de résumer en quelques mots un ouvrage aussi riche et volumineux, qui suit parfois jour par jour l’itinéraire d’un homme qui a été poète, dramaturge, romancier et homme politique. Il suffit de dire que malgré l’importance et la précision de sa documentation, il se lit comme un roman.

 Jean-Marc Hovasse accorde une importance primordiale à l’enfance de Victor, tiraillé entre des parents engageant leurs fortes personnalités dans une impitoyable guerre conjugale. La mère, Sophie Trébuchet, ne craint pas de traverser avec ses enfants l’Italie et l’Espagne en guerre pour faire valoir ses droits auprès de son époux, Léopold Hugo. Celui-ci, général de Jérôme Bonaparte, ne se rapprochera de ses enfants qu’une fois veuf et légitimement remarié avec son amante. Progressivement, Victor découvrira qu’il est peut-être le fils naturel de l’amant de Sophie, Lahorie. Son histoire de famille se complique encore avec le destin de son inséparable frère Eugène, qui glissera peu à peu dans la schizophrénie. La paternité et la fraternité deviendront des thèmes récurrents et douloureux dans l’œuvre de théâtre de Victor Hugo.

Ce qui frappe au premier abord, c’est la précocité de Victor Hugo. A seize ans, il remporte le prix de poésie des Jeux Floraux de Toulouse ; à 23 ans, il est chevalier de la Légion d’Honneur ; à trente ans, il avait déjà écrit cinq pièces de théâtre, quatre romans, dont Notre Dame de Paris, et d’innombrables poésies. Dès 1829, il prend position contre la peine de mort dans son roman « le dernier jour d’un condamné ».

Politiquement, Victor Hugo évoluera doucement d’un légitimisme qui fera de lui le poète officiel du couronnement de Charles X à Reims à la position de confident de Louis Philippe puis, face à Napoléon III, au rôle de défenseur de la République. Le moteur de cette évolution est son amour pour la liberté d’expression et son horreur de la censure. Dans une intervention à l’Assemblée Nationale en 1850, il expliquera ainsi son évolution : « Quoi ! On m’accuse d’être un transfuge ; mais, messieurs, alors je serais une étrange espèce de transfuge, et qu’il faudrait encourager, un transfuge qui passe du camp des vainqueurs dans le camp des vaincus. Mais non, je ne suis pas un transfuge, je suis un homme d’ordre qui voit devant lui la réaction, c’est-à-dire le désordre, et qui le combat ; je suis un homme de liberté, qui voit devant lui les hommes de servitude, et qui les combat. »

Son combat contre Napoléon III, incarnation de l’autocrate médiocre imposant à la Nation la servitude, est inexpiable : « Oui, je me dévoue au droit austère de m’attacher à cet homme comme le remords et comme le châtiment. Désormais je le tiens, je le suivrai pas à pas, et jusqu’au jour, prochain ou lointain, peu m’importe ! où il disparaitra à jamais, je ne l’abandonnerai pas. M. Bonaparte veut qu’on lui prête serment. Eh bien soit. Je lui jure fidélité. » (Page écrite en 1852 pour l’Histoire d’un crime).

La misère le scandalise. Ayant visité les courées de Lille, il écrit ce poème :

Caves de Lille ! On meurt sous vos plafonds de pierre !

J’ai vu, vu de mes yeux pleurant sous ma paupière,

Râler l’aïeul flétri,

La fille aux yeux hagards de ses cheveux vêtue,

Et l’enfant spectre au sein de la mère statue

Oh Dante Alighieri !

(Châtiments)

Il se sent, déjà, passionnément européen :

« Un jour viendra où il n’y aura plus d’autres champs de bataille que les marchés s’ouvrant au commerce et les esprits s’ouvrant aux idées. (…) Un jour viendra où l’on verra ces deux groupes immenses, les Etats-Unis d’Amérique, les Etats-Unis d’Europe, placés en face l’un de l’autre, se tendant la main par-dessus les mers (…) ». (Congrès de la Paix, 21 août 1949)

Victor Hugo est un amant passionné et tenace. En juillet 1821, sous un soleil de plomb il  se rend à pieds de Paris à Dreux pour obtenir la main d’Adèle. Lorsque, cinq enfants plus tard, son mariage avec elle s’installe dans la routine, que celle-ci, amante de Sainte Beuve, lui refuse son lit, il tombe passionnément amoureux de Juliette Drouet.

Je ne l’avais pas vue encor ; ce fut un soir,

A l’heure où dans le ciel les astres se font voir,

Qu’elle apparut soudain à tes yeux, fraîche et belle,

Dans un lieu radieux qui rayonnait moins qu’elle.

Ses cheveux pétillaient de mille diamants ;

Un orchestre tremblait à tous ses mouvements

Tandis qu’elle enivrait la foule haletante,

Blanche avec des yeux noirs, jeune, grande, éclatante.

Tout en elle était feu qui brille, ardeur qui rit.

(Les voix amoureuses)

En 1841, il a le coup de foudre pour Léonie Biard :

J’avais trente neuf ans quand je vis cette femme

De son regard plein d’ombre il sortit une flamme

Et je l’aimai

Victor Hugo est partagé entre sa femme légitime et deux maîtresses, à la fois totalement infidèle mais, d’une certaine manière aussi capable de les aimer toutes les trois et de construire avec elles une relation durable. Le couple qu’il constitue avec Juliette est étrange. Il éprouve le besoin de sacraliser des moments passés avec elle :

« Ma pauvre bien-aimée, souvenons-nous toute notre vie de la journée d’hier. N’oublions jamais cet effroyable orage du 24 septembre 1835 si plein de divines choses pour nous. La pluie tombait à torrents, les feuilles de l’arbre ne servaient qu’à la conduire plus froide sur nos têtes, le ciel était plein de tonnerres, tu étais nue entre mes bras, ton beau visage caché dans mes genoux ne se détournant que pour nome sourire, et ta chemise collée par l’eau sur tes belles épaules. Et pendant cette longue tempête d’une heure et demie, pas un mot qui n’ait été un mot d’amour. »

Pendant des années, il l’oblige à vivre comme une recluse. Son amour peu à peu se refroidit, mais il ne l’abandonne pas. Et c’est Juliette qui, après le coup d’Etat de 1851 et alors que sa tête est mise à prix, prend la situation en main et le sauve :

« Tu as été admirable, ma Juliette, dans ces sombres et rudes journées. Si j’avais eu besoin de courage, tu m’en aurais donné, mais j’avais besoin d’amour et, sois bénie, tu m’en apportais ! (…) Oh ! n’oublions jamais ces heures terribles et pourtant si douces où tu étais près de moi dans les intervalles de la lutte ! (…) Tu t’étonnais de mon calme et de ma sérénité. Sais-tu d’où ils me venaient, cette sérénité et ce calme ? C’était de toi ! » (lettre Victor à Juliette, 31 décembre 1851).

Certains vers de Victor Hugo, écrits dans la passion d’une vie bouleversante, sont d’une profondeur inouïe :

« Oh ! ce serait vraiment un mystère sublime

Que le ciel si profond, si lumineux, si beau,

Qui flamboie à nos yeux ouverts comme un abîme

Fût l’intérieur d’un tombeau ! »

(Les Contemplations)

Victor Hugo écrivit à partir de 1847 un « journal de ce que j’apprends chaque jour ».  Sa curiosité était immense.