Du risque majeur aux mégachocs

Photo www.patricklagadec.net

Le dernier livre de Patrick Lagadec, « Du risque majeur aux mégachocs » (Editions Préventique, 2012), explique pourquoi la question du risque se pose en termes inédits dans nos sociétés. Il nous invite à la lucidité et aussi à l’espérance. Si nous ne nous laissons pas tenter par le repli frileux sur des Lignes Maginot, nous pourrons relever le défi d’un nouvel Age des Découvertes.

 Directeur de recherche à l’Ecole Polytechnique, Patrick Lagadec travaille sur le risque depuis plus de trente ans. Son dernier ouvrage rassemble des articles publiés au fil des années dans la revue Préventique.

 Le point de départ de son travail fut le risque technologique majeur, celui qui se manifeste lorsqu’un accident dans une installation technique n’est pas limité au périmètre de l’installation mais implique des populations étrangères à son fonctionnement : fuite dans une centrale nucléaire ou une usine chimique, échouage d’un tanker suivi d’une marée noire, etc. Peu à peu, il s’intéressa à la gestion du risque majeur en général, y compris celui lié à des phénomènes naturels tels qu’ouragans ou tremblements de terre. Gérer une crise requiert une série de qualités : une réaction ultra-rapide, un pilotage ferme garantissant la cohérence des messages et la capacité à penser hors du cadre habituel, « out of the box ». Les organisations peuvent acquérir ces qualités dès lors qu’elles s’affranchissent du premier réflexe de déni, qu’elles cartographient les risques, qu’elles mettent en place une force de réflexion rapide et qu’elles entraînent leurs dirigeants et leurs spécialistes en ressources humaines et en communication.

 Aujourd’hui, Lagadec nous dit que le risque a changé de nature. Il est désormais « hors échelle » et peut prendre des proportions inouïes : pour prendre un exemple dans le domaine de l’économie, l’émission d’actifs toxiques (« subprimes ») par les banques américaines provoqua une récession mondiale. Il peut difficilement être circonscrit car il se manifeste par la combinaison et l’interdépendance de problèmes différents : toujours dans le domaine financier, la fragilité de la structure de l’Euro fragilisa les banques européennes. Le temps est écrasé : des transactions financières gigantesques sont déclenchées par ordinateur en nanosecondes. Les points de repère habituels s’effacent, « les murs porteurs ne tiennent plus » : au plus fort de la crise financière, le gouvernement britannique mit l’Islande sur la liste des Etats terroristes afin de bloquer les avoirs des banques de ce pays. Du risque majeur, nous sommes passés aux « mégachocs ».

 La première tentation est de dénier que puissent survenir des événements inconcevables. « Tout est sous contrôle » disent volontiers les ingénieurs d’une centrale nucléaire ou les actuaires d’une compagnie d’assurance. Si des anomalies surviennent, elles représentent un écart statistique avec la norme, et finalement les phénomènes tendent à se rapprocher de la moyenne historique. L’autre tentation est le fatalisme : on sent bien que le ciel peut nous tomber sur la tête, mais il ne sert à rien de se révolter contre les dieux.

 En réalité, le risque ne signifie pas seulement l’existence d’un danger, affirme Patrick Lagadec. Il est aussi associé à une opportunité,  mais seulement pour ceux qui s’y sont préparés. Le premier pas est de reconnaître la possibilité que les belles mécaniques bien huilées s’enrayent et de dresser la carte des vulnérabilités de l’organisation. Le second est de s’entraîner, comme un sportif, à la gestion de la crise qui peut venir : dans ses livres comme par des stages, Lagadec propose une « boîte à outils » fondée sur l’analyse de cas concrets et des simulations. S’adressant aux dirigeants, il les invite à s’écarter du modèle « Command and Control » pour celui de « Empowerment » (mise en responsabilité) ou de « Capacitation » (encourager la prise d’initiatives de communautés de terrain). Pour gérer de manière fine des situations imprévisibles et complexes, il faut en effet introduire le plus de granularité possible dans leur management.

 Deux phrases ont attiré mon attention dans l’ouvrage. L’auteur évoque un piège de la gestion de crise : « le règne du micro-suivi, du court terme de plus en plus court, du chiffre permanent. L’as de la microseconde, d’autant plus performant qu’il a renoncé à se poser toute question de sens, de pertinence et de risque systémique, devient le héros d’une soufflerie abandonnée à elle-même. » Et encore : « on veillera à toujours pouvoir s’appuyer sur des autorités de sûreté fortes, indépendantes et respectées. On a vu, sur Fukushima, ce qu’il en coûte de détruire pareil pilier. Il pourrait d’ailleurs être utile de s’interroger pour savoir si le modèle de la sûreté nucléaire, certes contraint lui aussi à de sérieux réexamens, ne pourrait pas s’appliquer à d’autres secteurs, comme celui de la finance, où les principes de défense en profondeur pourraient sans doute limiter un peu les extravagances dans l’ordre des cataclysmes. »

 Comme le Portugais Henri le Navigateur, nous sommes appelés à découvrir des territoires marqués sur les cartes « terra incognita ».

The Magical Mystery Tour

Les Beatles dans Magical Mystery Tour

La chaîne de télévision Arte a diffusé le 21 octobre le film « The Magical Mystery Tour » réalisé par les Beatles en 1967, précédé d’un documentaire sur les conditions de sa production.

 En 1967, les Beatles connaissent la gloire depuis déjà 4 ans. Ils sont avides de nouvelles expériences et en ont les moyens, de la découverte des effets hallucinogènes du LSD à la recherche d’autres formes d’expression que la chanson. Immergés dans la contre-culture, ils rêvent de la faire partager au plus grand nombre. Leur formidable notoriété et l’argent qu’ils possèdent par millions leur donne envie de se lancer dans la réalisation d’un film.

 Le scénario est ténu. Un autocar emmène un groupe de touristes dans un voyage magique et fantastique, sans plus de scénario qu’un « trip » aux hallucinogènes. De fait, s’assoupir pendant un long trajet en autocar ouvre les vannes du rêve et du fantasme. C’est cette rêverie sans queue ni tête que les Beatles mettent en branle dans leur film, parmi des paysages anglais et avec des passagers anglais à qui l’absurde est familier. Il y a dans le film des morceaux d’anthologie : Ringo Starr entretient avec sa tante Jessie une relation aussi conflictuelle que puérilement affectueuse ; le major en retraite Bloodvessel, qui ne rate aucun magical mystery tour et se prend pour le guide, s’éprend de Jessie ; le serveur de restaurant John Lennon sert à la pelle des spaghettis à la volumineuse Jessie. Le guide fait observer que le paysage à gauche de l’autocar est tout à fait quelconque… mais à droite ! La campagne anglaise se transforme magiquement en un paysage du Far West, puis en surface lunaire. Un officier éructe des ordres inarticulés jusqu’à ce que Ringo lui demande innocemment « que voulez-vous dire ? » et lui coupe ses effets. L’autocar entre par mégarde ou par magie dans un anneau de vitesse et le dispute à une Rolls Royce et une Mini, parfaits symboles de l’esprit britannique.

 La BBC programma le film le 26 décembre 1967, et cela heurta la sensibilité de beaucoup de téléspectateurs qui attendaient, au lendemain de Noël, une programmation plus en ligne avec la période des fêtes. Le film fut oublié jusqu’à sa récente restauration, 45 ans après. Le spectateur de 2012 n’est pas choqué par l’esthétique du film : l’underground d’hier a pris sa place dans le courant dominant. Il rit de bon cœur aux situations comiques de collégiens imaginées par les Beatles. Il est ému par les chansons qu’ils interprètent, telle The Fool on the Hill. Et surtout, il est frappé par la diversité des passagers de l’autocar et le regard empathique que portent sur chacun les cinéastes quel que soit leur âge et leur aspect physique.

 Paul McCartney reconnait que The Magical Mystery Film ne restera pas comme une œuvre marquante du cinéma. Mais il aide à comprendre le profond enracinement des Beatles dans la contreculture des années soixante et se laisse regarder avec nostalgie, attendrissement et un ravissement certain.

Les Saveurs du Palais

Le film Les Saveurs du Palais de Christian Vincent fait regretter qu’après s’être réinventé « parlant », le cinéma n’ait pas encore trouvé le moyen de devenir « humant ». A voir la préparation des délicieuses recettes du terroir concoctées par Hortense Laborie (Catherine Frot) pour le Président (Jean d’Ormesson), on rêverait d’en respirer le parfum.

 Après un an passé comme cuisinière dans une base française de l’Antarctique, dans un milieu uniquement masculin, Hortense Laborie se prépare à revenir en France. Elle est fêtée comme une héroïne. Par sa passion pour la bonne cuisine, elle a rendu la vie sur la base plus heureuse. On sait qu’elle a été le chef de la cuisine privée du président de la République au Palais de l’Elysée, mais quelle est son histoire ? Une journaliste australienne enquête. Elle découvre qu’Hortense a choisi de vivre cette année d’isolement pour rompre avec la période élyséenne et accumuler un capital qui lui permettra de réaliser son rêve : cultiver des truffes en Nouvelle Zélande.

 Quelques années plus tôt, des fonctionnaires de l’Elysée viennent à sa plus grande surprise l’arracher à sa vie tranquille dans le Périgord. Le Président – inspiré par François Mitterrand – souhaite quelqu’un qui fasse une vraie cuisine de pays, celle que lui préparait sa grand-mère. Hortense s’y consacre avec passion, obtient que les ingrédients soient acquis auprès de petits producteurs régionaux, propose des menus, fait d’innombrables essais avec son apprenti Nicolas. Sa cuisine enchante le Président, qui se laisse aller avec elle à d’interminables conversations gastronomiques alors que les conseillers s’exaspèrent des horaires non tenus.

 François Mitterrand disait qu’après lui il n’y aurait plus que des comptables. Hortense se trouve peu à peu prise dans l’étau de la comptabilité de ses notes de frais et de la comptabilité des calories qui risquent de ruiner la santé de son maître. A la jubilation de la Cuisine Centrale, la Cuisine Privée du Président est dissoute. Hortense doit rebondir et se réinventer. Femme de caractère, elle lutte pour obtenir le poste dans l’Antarctique, normalement destiné à un homme, et elle l’obtient.

 Le film est porté par le talent de Catherine Frot et par l’ingénuité de Jean d’Ormesson, peu crédible dans le rôle du Président mais croquant son personnage avec la gourmandise d’un Chef du Michelin. La vision de l’Elysée depuis ses cuisines et ses caves ne manque pas d’intérêt.

Ian Fleming au Times

 

Ian Fleming. Photo The Guardian

 

On vient de célébrer les cinquante ans du premier film de la série des James Bond : Docteur No, avec Sean Connery. Le Sunday Times Magazine du 14 octobre évoque le rôle de l’auteur de James Bond, Ian Flemming, comme responsable du réseau de correspondants étrangers du journal.

 Ian Fleming a été journaliste au Times de 1945 à 1962. Il dirigeait un réseau de plus de 80 reporters dans les cinq continents. Outre leurs fonctions de journalistes, nombre de ses correspondants étaient aussi des espions des Services Secrets britanniques. Fleming avait sculpté son job à sa mesure et selon ses goûts : journaliste, romancier, agent secret, joueur de golf le week-end, consacrant deux mois par an à sa propriété en Jamaïque. Ses centres d’intérêt étaient les voitures, les armes à feu, le manger et le boire et le sexe sadomasochiste.

 La secrétaire de Fleming au Times, qui portait le nom romanesque d’Una Trueblood et est aujourd’hui octagénaire, dactylographiait ses romans. Il lui dédicaçait les premières copies : « à Una, qui a écrit tous les livres ». Dans Docteur No, l’une des protagonistes porte le nom de Mary Trueblood et meurt de mort violente. « Avec mes excuses pour la mort soudaine » écrivit Fleming sur la page de garde à l’intention d’Una.

 Godfrey Smith, qui travailla au Times avec Fleming, dit de lui qu’il était « débonnaire, sophistiqué, charmant et avec un énorme budget de dépenses. Il conduisait partout une voiture chic et chère. Sauf une fois, je pense après qu’il se fût mis aux livres de Bond, je l’ai vu de mes yeux attendre à un arrêt d’autobus. C’était l’une des choses les plus drôles que j’aie jamais vues. Je suppose qu’il était à la recherche de je ne sais quelle nouvelle expérience. »