Le think tank Terra Nova a publié le 11 septembre 2026 une note du sénateur Grégory Blanc, membre de la commission des finances du Sénat, intitulée « Prisons : vers l’impasse budgétaire ».
Ce document constitue une synthèse remarquable des connaissances sur la prison en France. Il constate que, loin d’améliorer la sécurité publique, la doctrine selon laquelle enfermer davantage de délinquants pour une durée plus longue conduit à un accroissement de la récidive. Il propose de changer de focale : de la place de prison au parcours de la personne.
La note de Terra Nova commence par un constat. La trajectoire budgétaire de l’administration pénitentiaire est insoutenable, surtout dans le contexte de l’accroissement de la dette publique. Pourtant, observe-t-il, le budget de la justice est, depuis 2023, celui qui a le plus augmenté après celui de l’armée et le service de la dette.
Vers l’impasse budgétaire
« Au rythme où l’on enferme, lit-on dans le document, il faudrait ouvrir en France une prison de 450 places chaque mois. Ce n’est pas possible techniquement, c’est surtout intenable financièrement. Cela représenterait, chaque année, plus de 1,5 milliard d’euros d’investissement nouveau – selon la fourchette basse, et déjà obsolète, retenue par la Cour des comptes en 2025 – auxquels s’ajouteraient les frais de fonctionnement, estimés à 47 000 euros par an et par personne détenue. »
Le « plan 15 000 places » de 2017 visait à disposer de 75 000 places en 2027, moins que la population actuellement détenue. Or, « seulement 5 411 places nettes ont été livrées entre 2017 et septembre 2025. Le plan est aujourd’hui reporté à 2031 et son coût prévisionnel est passé de 3,9 à 5,7 milliards d’euros. » En bref, la prison va dans le mur, son budget est hors de contrôle. Elle va aussi dans le mur parce que, loin d’améliorer la sécurité des citoyens, elle génère parmi les personnes qu’elle entasse de la haine contre la société et n’est pas en mesure de réaliser son objectif de réinsertion.
La note du sénateur Blanc évoque le cas de la nouvelle méga-prison de Bordeaux Gradignan, dont la construction n’a pas permis d’éviter une surpopulation effrayante, avec pour conséquences « des conditions de vie indignes, une violence accrue et une prise en charge sanitaire et sociale gravement défaillante. » Du point de vue du personnel, elle souligne « un absentéisme de 25% imputable au stress, à la dégradation des conditions de travail. »
Quinze propositions
La note comporte quinze propositions, dont la première, largement soutenue par les organisations intervenant en prison, consiste en un numérus clausus carcéral progressif, établissement par établissement.
Du point de vue du bâti, elle préconise l’abandon du programme actuel de constructions de méga-prisons et de donner la priorité à la rénovation des prisons anciennes et la construction de petites unités en ville orientées vers la réinsertion des détenus en fin de peine.
Le sénateur Blanc invite à sortir du réflexe carcéral (considérer que la peine de prison est la seule dissuasive et efficace) et « d’assumer le virage probatoire ». « L’ensemble des éléments réunis converge vers une conclusion : la politique pénale gagnerait en efficacité et en soutenabilité si son organisation articulait mieux le parcours de la personne entre pénitentiaire et probatoire. Cela implique un rééquilibrage budgétaire vers le milieu ouvert et la probation, plutôt que de faire reposer l’essentiel de l’effort sur la construction de places nouvelles. »
C’est ici que les propositions sont les plus novatrices. Une peine de probation autonome, non corrélée à la prison, pourrait être prononcée dès l’audience. Au sein du SPIP (Service Pénitentiaire d’Insertion et de Probation), serait créée une filière de police de probation : « non une police classique, le métier étant différent, mais une capacité à aller chercher les personnes, à les contrôler, à les ramener, à poser les bracelets, à les isoler au besoin. » Le SPIP exerce déjà une fonction de contrôle du respect des obligations liées au « bracelet électronique ». C’est une extension de cette fonction qui est préconisée.
Un suivi sans rupture
Il est aussi proposé de généraliser le placement systématique des quartiers de semi-liberté sous la responsabilité opérationnelle du directeur de SPIP. « L’enjeu est un suivi sans rupture après la détention, puisque c’est de cette continuité, et non de la sévérité de la peine, que dépendent les écarts de récidive. »
Grégory Blanc estime l’impact budgétaire de ses propositions. La réduction du programme de construction de prisons et le développement de la probation permettrait d’éviter le dérapage des coûts pénitentiaires devenus hors de contrôle. Il observe ainsi qu’une place de détention coûte environ 47 000 euros par an, contre 1 000 euros pour un suivi en probation classique et jusqu’à 3 650 euros pour une surveillance électronique, soit de treize à quarante-sept fois moins cher.
Au Brésil, une prison sans gardiens
Le 22 août 2026, Le Monde a publié un reportage d’Anne-Dominique Correa intitulé « à Sao Joao del-Rei, une prison sans gardiens armés, à contre-courant du modèle ultra-répressif du Salvadorien Nayib Bukele ». Gérée par l’APAC, Association de Protection et d’Assistance aux Condamnés, cette prison est largement autogérée, et des fonctions habituellement exercées par des fonctionnaires sont prises en charge par des détenus, y compris la sécurité du site. Un ami me demandait « serait-ce possible en France ? »
Voici ma réponse, cohérente avec la note publiée par Terra Nova. Je pense que c’est une évolution inéluctable. Le système carcéral en France se dégrade à grande vitesse. Du fait de la surpopulation, il ne peut plus assurer correctement l’une de ses missions, la préparation à la réinsertion des détenus.
La source du problème est le goût immodéré des Français pour la prison. Il n’y a guère de trimestre sans une loi qui crée de nouvelles infractions passibles de prison, allonge la durée des peines, allonge les délais de prescription.
Il y a aussi le concept de prison. En France, le voleur à l’étalage comme le violeur multirécidiviste et le patron d’un gang criminel passent tous par la même maison d’arrêt, avec les mêmes niveaux de sécurité – maximum. Ces dernières années, une timide diversification a été entreprise : Quartiers de confiance, Accompagnement à la sortie… Mais la création de vraies prisons ouvertes, comme celles évoquées par l’article du Monde au Brésil ou des prisons en Norvège ou en Allemagne s’imposera un jour ou l’autre en France. Darmanin lui-même a lancé la construction de prisons en préfabriqué, avec un niveau d’encadrement et de surveillance réduit. Pour le moment, il s’agit d’un projet seulement architectural. Il faudrait qu’un futur ministre lance un projet centré sur le sens de la peine.



