Réconciliation

L’autobiographie du roi émérite d’Espagne Juan Carlos, écrite conjointement avec Laurence Debray, a été publiée en français en novembre 2025 et en espagnol le mois suivant. Les citations incluses dans cet article ont été traduites par l’auteur de Transhumances, depuis la version espagnole.

 Depuis 2020, Juan Carlos vit exilé à Abu Dabi. « Je suis revenu à l’exil de mon enfance, écrit-il, comme une sorte de retour au point de départ. » Il est en effet né à Rome, a vécu au Portugal avec les onze enfants du Comte de Paris et a étudié en pension en Suisse. Le français a été ma première langue, dit-il. « Encore aujourd’hui, je rêve et je compte en français. »

Il se décrit comme un homme blessé, en raison de son éloignement de son pays et du désamour avec les Espagnols. En 2012, alors que la population souffrait des séquelles de la crise financière, il fut photographié avec sa maîtresse d’alors lors d’un safari au Botswana. Des révélations se succédèrent sur des dons millionnaires reçus de pays du Golfe, et des accusations pour faits de corruption que la justice démentit. Le titre de son autobiographie, « Réconciliation » constitue un programme : il souhaite convaincre ses anciens sujets de sa contribution décisive à la transformation de l’Espagne d’un pays traumatisé par la guerre civile, isolé et arriéré, en un État ouvert moderne, ouvert sur le monde, intégré à l’Union Européenne.

La figure du père traverse le livre. Il s’agit d’abord de la figure de son propre père, Juan de Borbón, qui selon l’ordre dynastique aurait dû régner au terme de la régence qu’avait instaurée Franco. Ce dernier lui-même a joué, vis-à-vis de Juan Carlos, le rôle d’un père symbolique, le reconnaissant Prince d’Espagne en 1969 et veillant étroitement à son éducation. Dans le livre, Jean Carlos vante cette relation quasi paternelle, attentive et chaleureuse. Il insiste sur sa fidélité à Franco. Celui-ci lui aurait dit à plusieurs reprises que, s’il ne pouvait lui-même libéraliser son régime, il reviendrait à son successeur de le faire. Pour engager la transition, le nouveau Roi eut pour règle d’utiliser la législation du régime franquiste : de la loi (du régime) à la loi (de la monarchie constitutionnelle).

La figure du père, dans l’autre sens, s’applique aussi à la relation entre Juan Carlos et son héritier, Felipe VI.  Pour préserver la monarchie de la vindicte populaire, celui-ci a choisi d’ostraciser son père. En voyage officiel à Abu-Dhabi, il ne lui rendit pas visite. Pour Juan Carlos, cette situation est douloureuse. Il peut comprendre la prééminence du devoir d’état, mais regrette que ce soit au prix d’une trahison du sentiment filial.

La monarchie est un thème récurrent du livre. « Les rois, écrit Juan Carlos, ne sont jamais maîtres de leur temps, ils sont toujours à la merci d’un engagement. Ils sont esclaves volontaires de leur pays ». Le rapport au temps caractérise d’ailleurs leur fonction. Contrairement aux politiques, dont la temporalité est électorale, ils peuvent inscrire leur action dans la longue durée. Par ailleurs, les relations dont ils héritent avec les Couronnes d’autres pays ou qu’ils construisent au fil du temps avec des chefs d’État étrangers, leur permettent de jouer un rôle de médiateur ou de faciliteur dans les relations internationales. Deux qualités, dit-il, sont exigées d’un souverain en tant que leader : vision et empathie.

Si Juan Carlos décrit sa situation de Roi comme « esclave volontaire », la liberté reste pour lui une valeur essentielle. Il est fier d’avoir libéré l’Espagne du corset franquiste, d’avoir rendues possibles la « movida » et la démocratie. À titre personnel, passionné de voile, il dit son amour pour « la mer, qui m’a fourni liberté et sérénité ».

Une anecdote reflète ce goût pour la liberté et aussi son sens de l’empathie. « Parfois la nuit, après une journée de réunions, je m’échappais pour faire un tour à moto autour de Madrid (…) Un jour, j’ai vu un homme faire de l’auto-stop avec un bidon d’essence ; il était en panne d’essence et devait trouver une station-service. Je l’ai pris derrière moi, attendu qu’il fasse le plein, puis je l’ai ramené à sa voiture. Il était très reconnaissant et a insisté pour savoir à qui il devait ce service. Finalement, j’ai enlevé mon casque. Il était stupéfait. »

Juan Carlos reconnaît dans son livre qu’il n’est pas un saint. Mais son livre a la pesanteur d’une hagiographie, dont le héros est dévoué corps et âme à son pays, visionnaire, audacieux.  Cela n’empêche pas l’ouvrage, par la multitude des faits évoqués et des personnages rencontrés, d’être fort intéressant.

Juan Carlos et Adolfo Suarez, acteurs de la transition démocratique

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *