La Cathédrale de Coventry, symbole de réconciliation

Dans la nuit du 14 au 15 novembre 1940, Coventry, ville industrielle des Midlands, fut entièrement détruite par la Luftwaffe. On releva 600 morts. De la Cathédrale, il ne restait que quelques murs et la flèche.

 Le lendemain du raid, la décision fut prise de rebâtir la Cathédrale. Le résultat est spectaculaire et émouvant. La nouvelle Cathédrale ne remplace pas la première, qui reste là, démolie, comme témoignage de la cruauté humaine.

 Dans ce qui fut le chœur de l’ancienne Cathédrale, maintenant à ciel ouvert, se trouve une croix faite de morceaux de charpente calcinés, avec ces mots : « Father, forgive », père, pardonne. La nuance est importante : non « pardonne-leur », comme dans les Evangiles, mais « pardonne », à nous comme à eux. Une sculpture de Josefina Vasconcelos célèbre la réconciliation. Une massive statue de Jacob Epstein, Ecce Homo, personnifie Jésus devant ses juges.

 La nouvelle Cathédrale communique avec l’ancienne par son portail nord. Elle a été construite dans les années cinquante et est considérée par les Britanniques comme leur édifice du vingtième siècle de prédilection. Elle contient de nombreuses œuvres d’art, en particulier la statue de Saint Michel terrassant le Diable par Jacob Epstein, la gigantesque tapisserie du Christ en Gloire de Graham Sutherland, tissée  en France à Felletin dans la Creuse, et la verrière du baptistère par John Piper.

 Le baptistère est taillé dans un bloc de pierre extraite d’une carrière proche de Bethléem. La Palestine est aussi présente dans la Chapelle de l’Unité, où sont exposées des photographies d’enfants palestiniens.

 Visiter Coventry est profondément émouvant et, finalement, source d’optimisme.

 Photo « transhumances » : Ecce Homo par Jacob Epstein dans l’ancienne Cathédrale de Coventry.

To the Lighthouse

Mon intérêt pour le groupe de Bloomsbury m’a fait lire “To the lighthouse” (vers le phare), roman publié par Virginia Woolf en 1927.

 La musique de la langue de Woolf est si belle qu’après avoir lu le livre sur Kindle (avec dans la tête la tonalité française), j’ai écouté la version intégrale enregistrée sur CD par Juliet Stevenson chez Naxos. L’actrice rend à merveille une sensation de torrent de montagne, dont l’eau coule parfois librement, par moments entravée par des rochers qui lui impriment un rythme heurté.

 Le livre n’est pas écrit du point de vue d’un narrateur extérieur omniscient. On se glisse dans l’esprit d’un protagoniste à l’autre. L’intrigue est presque inexistante.

 Dans la première partie, « la fenêtre », M. et Mme Ramsey passent une période de vacances dans l’île de Skye, en Ecosse, avec leurs enfants et quelques amis, dont une jeune peintre, Lily Briscoe. M. Ramsey est un intellectuel auteur de livres savants, conscient de sa supériorité, mais aussi frustré d’avoir, sur une échelle de la science de A à Z, été seulement capable d’atteindre la lettre R. Son épouse, Mme Ramsey, rayonne toujours de beauté malgré six maternités et cinquante ans d’âge. Elle voue à son époux une admiration sans borne. Elle manœuvre pour donner aux célibataires de son entourage l’occasion de rencontrer l’âme sœur et de s’épanouir dans le mariage. Deux scènes marquent cette première partie : Lily tente de peindre Mme Ramsey et son jeune fils de six ans, James ; mais l’intervention brutale de M. Ramsey, qui contrecarre l’envie de James d’aller le lendemain en expédition au phare, la perturbe au point qu’elle ne peut achever son tableau. Un dîner réunit la famille et les amis, les sentiments circulent de l’un à l’autre et Mme Ramsey ressent une impression de plénitude mais aussi d’achèvement, de fin de quelque chose.

 La seconde partie, « le temps qui passe » couvre une période de dix années qui inclut la première guerre mondiale. On apprend incidemment que Mme Ramsey est décédée d’une brève maladie, que l’une de ses filles est morte en couches et l’un de ses fils à la guerre. Laissée à l’abandon, de saison en saison la maison tombe en ruines. Mais finalement, quelques survivants d’avant la guerre viennent de nouveau y passer des vacances.

 La troisième partie, « le phare », voit en parallèle se dérouler l’expédition vers le phare et l’achèvement du tableau de Lily Briscoe. Ce qui avait empêché celle-ci de mener à bien son tableau il y a dix ans, c’était la tyrannie de M. Ramsey et l’influence irrésistible de Mme Ramsey. Celle-ci morte, Lily se sent libre de mener sa vie de célibataire  comme elle l’entend. Elle ne supporte pas les geignements de M. Ramsey, son désir insatiable de la sympathie des femmes. Lorsque le bateau est loin dans la baie, lorsqu’elle sait l’expédition arrivée au phare, à ce moment là seulement elle trouve le bon équilibre des masses et des couleurs et considère son œuvre comme terminée.

 « To the lighthouse » est directement inspiré de la vie de Virginia Woolf. Les Ramsey sont la copie conforme de Leslie et Julia Stephen, ses parents. Le personnage de Lily est sa sœur Vanessa dans l’acte de peindre, mais on peut dire aussi Virginia dans celui d’écrire. « Au milieu du chaos, il y avait une forme ; l’éternel passage, l’éternel flux (elle regardait les nuages s’en aller et les feuilles trembler) étaient soudain réduits à l’immobilité ». La peinture, comme l’écriture, ont ce pouvoir de fixer le temps qui fuit. « To the lighthouse » le fait de flamboyante manière.

 Illustration : couverture de la première édition de « To the lighthouse » illustrée par Vanessa Bell, 1927.

Festen, par le Théâtre Nottara de Bucarest

Le Barbican Centre de Londres a récemment programmé Festen (Célébration), adaptation au théâtre par le danois Thomas Vinterberg de son film. La pièce était mise en scène par Vlad Massaci, le directeur du théâtre Nottara, de Bucarest.

 Helge Klingenfeld-Hansen (Alexandru Repan) réunit sa famille dans l’hôtel qu’il possède et où ses quatre enfants ont grandi. En fait, dit son épouse Else, trois enfants. La fille aînée, Linda, s’est suicidée récemment. On fête le soixantième anniversaire de Helge.

 Christian (Ion Grosu), le fils ainé,  frère jumeau de Linda, demande la parole. Il dévoile un secret enfoui depuis trente ans : lui et sa sœur ont été violés par leur père systématiquement pendant des années. Helge est une forte personnalité. Magnanime, il pardonne à son fils égaré cet accès de délire. Il gagne la première manche ; grands-parents, épouse, frère et sœur veulent passer à autre chose.

 Christian est sur le point d’abandonner. En tête à tête avec Helge, il lui marmonne des excuses pour avoir gâché sa fête d’anniversaire. Mais il se reprend et mène une seconde offensive. Il l’accuse du meurtre de Linda, pour l’avoir poussée au suicide. Cette fois, la réunion de famille tourne à la foire d’empoigne. On frappe Christian, on l’évacue de force de la salle du festin.

 Mais voici qu’Helene, la sœur cadette de Christian, donne lecture d’une lettre d’adieu de Linda, qui confirme, de l’outre-tombe, qu’elle s’est donnée la mort parce qu’elle se sentait incapable de construire sa vie à cause des abus subis de son père. Michael, le fils le plus jeune, indique à Helge qu’il doit partir. Ce dernier, vaincu et exilé de ses proches, rend hommage à Christian : « tu as mené un beau combat mon fils ».

 La pièce était jouée dans « The Pit », un théâtre de poche au sous-sol du Barbican. Les spectateurs étaient disposés dans trois travées en U. L’espace central était occupé par la longue salle du banquet d’anniversaire de Helge. Il se déprenait de la mise en scène un angoissant sentiment de huis clos. Un cinéaste, invité pour « l’anniversaire », prenait des gros plans des personnages, reproduits sur des écrans vidéo. Magie du théâtre : Linda, la sœur morte, circulait pieds nus entre les convives de cette étrange célébration. Dans la dernière scène, Christian prend le siège de son père, et Linda sa place à table au milieu de la famille.

 Formidable soirée théâtrale, avec pour seule frustration de ne pas comprendre le roumain et de devoir lire les surtitres anglais.

 Photo de la pièce Festen par le Théâtre Nottara de Bucarest au Barbican Centre.

Affectueusement trompée

Angelica Garnett est maintenant une dame de 93 ans qui vit à Forcalquier environnée de livres et de tableaux. Son livre, « Deceived with Kindness » (Random House, 1984, traduit en France chez Christian Bourgeois sous le titre « trompeuse gentillesse »), raconte son enfance dans le groupe de Bloomsbury et son difficile chemin vers la maturité.

 Angelica naquit le jour de Noël 1918 de Vanessa Bell, l’un des membres du Groupe de Bloomsbury et l’épouse de Clive Bell. Ce n’est qu’à l’âge de 17 ans que sa mère lui apprit qu’elle était fille de Duncan Grant et non de son mari.

 Dans son livre, Angelica s’attaque à la tâche de comprendre comment cette tromperie initiale a pollué son enfance et sa vie de jeune adulte. « Vanessa n’avait peut-être pas compris qu’une fille désire être possédée par son père, et cela Clive n’était pas en situation de le faire », écrit-elle. D’un côté, Angelica eut une enfance privilégiée, au contact intime de personnalités exceptionnelles comme Virginia Woolf, sa tante, ou Maynard Keynes, un ancien amant de Duncan. Elle fut encouragée à peindre et à jouer de la musique. Elle eut la chance de voyager, en particulier en France. Mais ce fut aussi une enfance « gâtée », au sens fort du terme. A l’école, la relation particulière de sa mère avec la directrice l’exemptait de passer des examens. Il n’y avait pas vraiment à son égard d’exigence, d’étapes à franchir.

 Angelica décrit Duncan comme un homme délicieux et tout en finesse, mais totalement incapable d’assumer un conflit ; Vanessa elle-même semblait un roc de l’extérieur, mais souffrait d’une croissante minimisation de soi-même. Au seuil de ses vingt ans, Angelica n’avait pas pu se construire elle-même. Elle finit par céder aux pressantes demandes en mariage de David « Bunny » Garnett, alors âgé de 48 ans. Nul ne lui avait dit que, de 1916 à 1918, Bunny avait vécu en couple avec son père Duncan, alors qu’ils étaient objecteurs de conscience à Charleston. Vanessa ne lui avait pas révélé qu’elle-même avait refusé une demande en mariage de Bunny.

 La maternité (quatre filles dont deux jumelles) remplit la vie d’Angelica malgré la catastrophe de son mariage avec Bunny. Ses relations avec sa mère restèrent difficiles jusqu’à la mort de Vanessa en 1961 : le non-dit était trop lourd et installait entre les deux femmes gêne et silence.

 Angelica mit plusieurs années à écrire « Deceived with Kindness ». Mais cet exercice de lucidité lui permit de surmonter les souffrances accumulées. A quatre-vingt dix ans passés, épanouie dans la peinture et l’écriture, elle se disait plus jeune et heureuse que lors de ses vingt ans.

 Son livre est d’une grande profondeur psychologique. Il contient aussi des portraits affutés de personnalités  du groupe de Bloomsbury qui ont marqué durablement la culture en Grande Bretagne et dans le monde.

 Photo The Guardian : Angelica Garnett