Raconter la pierre

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La chaîne culturelle britannique BBC4 présente une série d’émissions intitulée « Romancing the Stone : The Golden Ages of British Sculpture », « Raconter la pierre, les âges d’or de la sculpture britannique ».

L’émission est réalisée et présentée par l’historien de l’art Alastair Sooke. Deux séquences m’ont particulièrement frappé.

La Cathédrale de Wells, non loin de Bath, est célèbre pour les statues qui ornent son portail ouest. On voit et on admire aujourd’hui la pierre nue. Mais lorsque la cathédrale fut construite, les statues étaient peintes de couleurs aussi flamboyantes que celles des vitraux. Les procédés numériques permettent aujourd’hui de restituer virtuellement ces teintes éclatantes. L’effet est saisissant : on se sent soudain transporté dans un univers esthétique voisin de celui des temples hindous les plus lumineux et étincelants.

La BBC nous emmène aussi visiter l’église de Ewelme, dans l’Oxfordshire. Elle conserve un gisant en marbre d’Alice de la Pole, de 1475. Elle est présentée en habits de cérémonie, les mains jointes. Ce qui est exceptionnel, c’est la statue de son cadavre, nu, décharné, tordu par la souffrance et la peur de la mort, dans le caveau sous le gisant. Il y a là comme une allégorie de la dualité de la vie des personnages riches et célèbres : sous la posture publique gît une nature rongée par l’angoisse. Le message officiel est optimiste : la foi et l’espérance ont le dessus sur la maladie et la mort. Alice a souffert, mais sa piété lui gagne une éternelle sérénité.

Illustration : Cathédrale de Wells, http://www.britannia.com/history/somerset/churches/wellscath.html. Site Internet de l’émission : http://www.bbc.co.uk/programmes/b00ydp2y

Au-delà

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Le film « au-delà » de Clint Easwood prête à polémique pour ses thèses contestables sur ce qui se passe au-delà de la mort. Vu comme un conte fantastique, c’est un beau film servi par de superbes interprètes.

« Au-delà » pourrait, au premier degré, être pris pour un film à thèse. Ceux qui sont revenus de la mort relatent une expérience d’illumination blanche et de sérénité. Il est possible de communiquer avec les morts, lorsque ceux-ci ont quelque chose à nous dire ; ils peuvent même interférer directement avec nos vies et, par exemple, s’ils le veulent, prévenir des catastrophes. Il existe une conjuration des pouvoirs civils et religieux pour éviter que cela se sache.

On comprend que la critique soit souvent négative. C’est pourtant un beau film, original, avec de grands acteurs. Il commence par un chef d’œuvre d’effets spéciaux qui pourrait illustrer à l’avenir les cours d’histoire naturelle sur les tsunamis. La belle Marie (Cécile de France) est emportée par une vague gigantesque. Elle suffoque. Echouée, on tente de la ranimer mais elle est laissée pour morte. Elle revient pourtant à la vie. Son expérience de l’au-delà l’obsède. Elle se rappelle la lumière blanche qui l’a enveloppée, le sentiment de paix qui l’a submergée. Elle était journaliste de télévision célèbre et riche. Elle est maintenant incapable de se concentrer sur son métier. Elle n’a plus qu’une passion : faire partager son expérience de l’au-delà.

A San Francisco, George (Matts Damon) vient de changer de métier. Il exerçait avec succès la profession de médium, entrant en contact avec les défunts des clients venus le consulter. Il tente d’échapper à son destin, qui lui interdit toute relation normale : connaître au premier contact physique les secrets les plus intimes d’une autre personne court-circuite l’apprivoisement et génère la peur chez l’autre. George s’est fait ouvrier est s’est inscrit à un cours de cuisine italienne qui lui fait toucher du doigt et des papilles les saveurs du monde des vivants.

A Londres, le jeune Marcus (Franklie McLaren), âgé d’une dizaine d’années, vient de perdre à la fois son frère jumeau, tué par un camionnette, et sa maman, toxicomane internée dans un centre de sevrage. Il n’a qu’une idée : communiquer avec son frère, qui dans leur binôme a toujours été le leader, recevoir de lui des instructions.

C’est à Londres que les trois personnages se retrouvent. Marie présente à une foire du livre l’ouvrage qu’elle vient d’écrire sur la conjuration du silence face à l’au-delà. George a fait une escapade sur les traces de son idole, Charles Dickens. Marcus, qui a vu son site Internet, le reconnaît et l’importune jusqu’à ce qu’il accepte de le mettre en relation avec son frère.

George assiste à la présentation du livre de Marie. Revenue d’entre les morts, elle est la seule personne avec qui il partage l’expérience de l’au-delà, la seule avec qui l’amour puisse suivre son impétueux et lent chemin.

Illustration : Franklie McLaren et Matts Damon dans Au-delà.

Le Peintre de Batailles

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A la suite de l’article The Painter sur Turner, « transhumances » lit le roman d’Artur Pérez Reverte, El Pintor de Batallas (Alfagarra 2006).

« Il nous reste peu de temps », avait dit Olvido Ferrara à Andrés Faulques au soir de leur première rencontre dans la pinacothèque de Mexico. En un sens, le temps est le sujet principal du roman de Pérez Reverte.

Faulques était photographe reporter de guerre ; Olvido (prénom féminin dérivé de Notre Dame de l’Oubli), avait été modèle puis photographe Glamour. Pendant trois ans, elle le suivit de champ de bataille en champ de bataille. Elle disait de lui qu’il « était son passeport pour le réel, là où les choses ne peuvent être embellies par la stupidité, la rhétorique ou l’argent ». Lui sentait que cette jeune femme magnifique et désenchantée ne lui appartenait pas et que s’approchait inéluctablement le moment où elle le quitterait. Elle l’avait quitté, en effet, déchiquetée par une mine sur une route des Balkans en pleine guerre de Bosnie. Un Croate fut témoin de la mort d’Olvido. Il s’appelait Ivo Markovic. Quelques jours plus tôt, Faulques avait tiré de lui une photo parmi une colonne de soldats vaincus et épuisés. Cette photo publiée par les journaux du monde entier avait symbolisé la guerre de Yougoslavie et Markovic avait payé son involontaire célébrité de mois de prison et de tortures. Libéré, il avait appris que sa femme et leur jeune fils avaient été sauvagement assassinés.

Dix ans après la mort d’Olvido et la photo de Markovic, Faulques peint une fresque de batailles sur la paroi intérieure circulaire d’une tour de guet au bord de la Méditerranée. Il a été un photographe exceptionnel. Olvido lui disait : « j’aime comment tu te meus avec cette prudence de renard, préfocalisant, préparant mentalement la photo que tu vas faire avant de la tenter ». Mais il cherche maintenant quelque chose de plus dans la peinture. Il entend mettre en évidence les lois qui, sous l’apparence du hasard et du chaos, gouvernent le destin tragique des hommes et des peuples.

Faulques reçoit la visite de Markovic. Celui-ci lui annonce son intention de le tuer, mais non sans avoir auparavant compris la vision du peintre-photographe sur sa propre histoire. Entre Markovic et Faulques commence une série de dialogues dont la fresque, les guerres de Bosnie, du Liban ou de Sierra Leone et le souvenir d’Olvido Ferrara constituent la toile de fond.

Il reste peu de temps pour que la fresque soit achevée et que Faulques focalise correctement  l’image de sa vie.

Illustration : la Bataille de Trafalgar par Joseph Mallord William Turner, 1822, Tate Britain.

Rafael

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L’écrivain portugais Manuel Alegre s’est présenté à l’élection présidentielle portugaise le 23 janvier dernier au nom du Parti Socialiste et du bloc des gauches. Il a obtenu un score décevant, moins de 20%. Son livre Rafael, publié à Lisbonne en 2004 aux Editions Dom Quixote, raconte son itinéraire personnel de manière romancée. C’est aussi un témoignage sur l’histoire du Portugal avant la Révolution des Oeillets.

« L’exil est un pays sévère ». Cette phrase de Victor Hugo est placée en exergue de l’autobiographie de Manuel Alegre, écrite à la première et à la troisième personne, qui couvre la période 1961 – 1974.

En 1961, l’auteur a 25 ans. Il est étudiant à l’Université de Coimbra et est mobilisé pour l’Angola. Il participe à une mutinerie, fait six mois de forteresse à Luanda et, de retour au Portugal, doit s’exiler en 1964. Il vivra 11 ans entre Paris, Genève et Alger jusqu’à ce que la Révolution des Œillets lui permette de retourner au pays.

Le récit de Manuel Alegre peut se lire sous le registre historique, comme une chronique de la gauche portugaise et européenne dans les années soixante et soixante-dix : la rupture entre l’Union Soviétique et la Chine, Cuba, l’Algérie de Ben Bella et Boumediene, Mai 68, le Coup de Prague, les guerres coloniales portugaises, le Général Delgado, le Mouvement des Forces Armées et la Révolution des Œillets.

Il peut se lire sous le registre poétique. Les vers des poètes sont la voix des prisonniers et des exilés :

« Não posso viver comigo,

Não posso fugir de min »

(« Je ne peux vivre avec moi-même, je ne peux fuir de moi-même », Sá de Miranda).

« Empieza el llanto de la guitarra

Es inútil callarla

Es imposible callarla ».

(« Commence le pleur de la guitare, il est inutile de la taire, il est impossible de la taire », Federico Garcia Lorca)

Pour Rafael, dont la vie a été envahie par l’Histoire, une expression caractérise Mai 68 : « la poésie est dans la rue ».

Le livre d’Alegre contient des pages magnifiques sur l’exil.  « En cette fin d’après-midi, ceux qui passent près de toi vont quelque part, il n’y a que toi qui n’aie pas de place, ni de nom, ni de papier, tu ne sais pas exactement où tu es, où dormir, on a envie de mourir quand on est si seul et désemparé dans une grande ville à l’heure où les gens rentrent chez eux. Je est un Autre, cet autre est toi, l’étranger, moi-même qui n’a déjà plus de moi, tu as perdu ta patrie, tu as perdu ton nom, tu es en train de te perdre à l’intérieur de toi-même ». Arrivant à Paris, Rafael laisse sa valise dans un hôtel rue Cujas et n’ira jamais la récupérer. Cette valise est une métaphore de son âme, de cette part cachée de soi-même pour toujours perdue à l’étranger.

A El Biar, Manuel Maria, patriarche de cette tribu à demi perdue dans le désert, reçoit les émigrés pour fêter Noël. Sa femme Clotilde réussit à cuisiner un Bacalao. Même ceux des colonies viennent tremper le pain dans l’huile. Au-delà du sourire, il y a d’autres tables dans d’autres maisons avec des chaises vides. D’une certaine manière, ils sont tous assis où ils ne sont pas, présents – absents. Et comme chaque année Rafael formule ce vœu : l’an prochain au Portugal !

Manuel Alegre évoque ses relations amoureuses. Fatima vient à Paris pour perdre sa virginité dans un vertigineux week-end, puis disparaît. Julia n’accepte pas de se reconnaître femme de quelqu’un et déclare son amour par la médiation d’une langue étrangère : « ti voglio bene ». Elle entre dans la vie de Rafael et en sort, d’objet de passion elle devient seulement référence. Rafael rencontre Clara, envoyée par Julia. Le jour même de leur première rencontre, elle décide de le suivre dans son exil à Alger.

L’auteur nous fait rencontrer des personnages hors du commun. Jorge Fontes, « accusé de toutes les déviations, mais fidèle à ses convictions, résistant non seulement au fascisme, peut-être le plus facile, mais aussi aux calomnies ». Manuel Maria, donnant une leçon de flegme au policier qui l’escorte dans un avion dont un moteur est en panne. Fernão Mendes Pinto, expulsé du PC mais convaincu que nul ne peut l’expulser de ses idées communistes. Henrique Taraves de Romariz, aristocrate qui fait la révolution au Portugal après avoir participé à la Guerre Civile espagnole du côté des Républicains, pour des raisons esthétiques : parce que le fascisme est laid.

Enfin, le Camarade, un homme élégant et réservé. Tout en lui est maîtrise de soi. Il étudie discrètement ses interlocuteurs, et cherche à lire dans les autres sans jamais se révéler. Même dans les moments les plus décontractés, il ne baisse jamais la garde. Il ne permet jamais que l’émotion se superpose à l’autodiscipline par laquelle il a modelé la statue de soi-même. Le Camarade finit par approuver l’invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes soviétiques.

Photo « transhumances », Lisbonne.