Dans « l’âge expérimental » (2024, 2026 pour la version française chez Gallimard), l’écrivain Erri De Luca et la créatrice de mode Inès de la Fressange proposent une réflexion sur l’art de vieillir.
Le titre a un sens sociologique : la moyenne d’âge a doublé en un siècle. Nos sociétés expérimentent, pour la première fois, l’arrivée d’une foule de femmes et d’hommes dans le grand âge.
« L’âge expérimental » a aussi une signification psychologique et personnelle. « J’ai l’étrange sensation, écrit De Luca, que personne n’a été vieux avant moi. La vieillesse de ceux qui m’ont précédé ne me sert pas de modèle et ne me prépare à rien. Lorsqu’elle arrive, c’est la première fois pour le corps de chacun. »
Inès de la Fressange donne un sens à cette expérience. « Lors d’une conférence récente, écrit-elle à De Luca, tu disais que l’un des signes de l’âge résidait dans ces questions récurrentes où revient sans cesse le mot « encore ». « Faites-vous encore ceci ou cela ? », comme si on cherchait à définir des limites précises (…) Alors, à la place du « encore », je m’efforce de trouver des « en plus ».
Comment faire de la vieillesse une montée, et non une érosion ou une dégringolade ? Erri De Luca, traducteur de la Bible, évoque le personnage de Moïse. « Avant de gravir le Nébo, il avait eu un mot gentil pour chacune des douze tribus de son peuple. Il était important pour lui de prendre congé avec une attention bienveillante. Ils campaient dans les plaines arides de Moab. De là, sans bagage, appuyé sur son solide bâton, il se dirige vers la montée qui n’aura pas de descente. »
Les auteurs invitent à faire de la vieillesse un entraînement. De Luca : « Bizarrement, la vieillesse a un plus grand besoin d’activité physique. C’est ce qui est nécessaire à son entretien. Je ne le savais pas. Je ne l’ai pas appris. Je l’ai constaté en l’expérimentant. » Il évoque aussi l’entraînement du regard, celui par exemple qu’il porte sur le champ qui borde sa maison : « c’est cet âge-ci qui m’ouvre grand les yeux. Ils devraient s’affaiblir et effectivement il faut une demi-dioptrie de plus à mes lunettes de lecture. Mais Je vois les choses avec une meilleure précision. Comment est-ce possible ? Grâce à l’étonnement, qui est l’école de ce nouvel âge. »
Erri De Luca fait l’éloge du bénévolat : « l’offre gratuite de son temps, de ses connaissances, donne un sens plus profond au temps qui reste ». Il évoque la pratique des langues étrangères : « Je rafraîchis les langues que j’ai voulu apprendre pour lire des textes en version originale. Au début, les langues ressemblent aux plantes mises en pleine terre, elles ont besoin d’être arrosées un peu tous les jours et l’eau est le temps qu’on leur consacre. »
Inès de la Fressange invite à trouver « ceux qui savent transmettre, raconter, aider et ôtent la crainte de vieillir ». Erri De Luca : « l’âge que j’expérimente ressemble à cette enfance napolitaine. Il résiste aux déformations, aux distorsions, qui cette fois ne viennent pas d’adversités extérieures, mais d’usures intérieures. »
