Le Cri de la Grèce

Le caricaturiste du Guardian Steve Bell s’est inspiré de la peinture d’Edvard Munch “Le Cri” pour évoquer la situation de la Grèce après la mise en œuvre du plan de sauvetage de l’Union Européenne et du Fonds Monétaire International.

 « Le Cri » a été peint par Edvard Munch en quatre versions différentes. L’aquarelle (1895) appartenant à un collectionneur privé, vient d’être mise aux enchères par Sotheby à New York au prix de 80 millions de dollars. Comme le dit Simon Shaw, directeur des collections impressionnistes et modernes de Sotheby, « le Cri de Munch est l’image qui définit la modernité… Instantanément reconnaissable, c’est l’une des images très peu nombreuses qui transcendent l’histoire et atteignent la conscience universelle. »

 Steve Bell utilise le Cri pour évoquer la situation de la Grèce, étranglée par ses créanciers. Il est probable que l’accord écarte le risque systémique qui pesait sur les banques européennes et mondiales. Il est possible qu’il permettre à la Grèce, avec un produit national brut un quart moins élevé qu’avant la crise, de redémarrer sur une base assainie et de trouver son chemin au sein de l’Euro. Dans l’immédiat, ce que ressentent les Grecs, c’est l’angoisse des faillites d’entreprises, des pertes d’emploi, de la misère. Edvard Munch était Norvégien, mais son tableau illustre bien les sentiments de ce grand peuple de la Méditerranée.

Géopolitique des stéréotypes et des préjugés

L’artiste bulgare Yanko Tsvetkov s’est fait une spécialité d’imaginer des cartes géographiques reflétant les stéréotypes et les préjugés. Dans The Guardian Week-end du 18 février, Tim Dowling rencontre Tsvetkov et présente son travail.

 Puisque la Grèce fait la une de l’actualité, la carte illustrant cet article de « transhumances » présente le monde vu depuis la Grèce. L’Europe est divisée entre la Grèce elle-même, les territoires grecs « prêtés » pour toujours (la Sicile, la Turquie), les zones semi civilisées (dont l’Union des Abrutis de Travail Radins – l’Union Européenne) et les orthodoxes barbares (civilisés par nous – la Russie).

 Une carte du monde vue depuis les Etats-Unis montre le Canada comme « Végétariens », l’Espagne comme « Mexique », la France comme « des gens qui puent », l’Italie comme « parrains » et l’Asie centrale comme « Borat ».

 Tsvetkov a aussi réalisé une carte d’Europe berlusconienne. L’Italie est « Mamma Mia », la France « Bravissima Carla », l’Espagne « Minette en feu », le Royaume Uni « The Queen », la Biélorussie « Minette dictatoriale » et la Russie « des hommes plus petits que moi ».

 L’idée de réaliser des cartes à partir des stéréotypes et des préjugés des peuples les uns sur les autres est venue à Yanko Tsvetkov alors qu’il vivait encore dans sa Bulgarie natale. Tim Dowling écrit de lui « Tsvetkov lui-même est bien loin d’avoir l’étroitesse d’esprit de ses tableaux. Il parle plusieurs langues, vit actuellement en Espagne et se sent à l’aise dans toute l’Europe. « J’ai des amis dans la plupart des principaux pays européens », dit-il. « Je suis designer, donc nous sommes une grande communauté. Nous sommes comme l’idéal européen ». Est-ce que son cosmopolitisme contribué à faire de lui un expert sur les préjugés et stéréotypes locaux ? « Oui, il y a des choses que vous ne pouvez percevoir qu’en vivant parmi les gens, mais Internet est utile ».

 Illustration : L’Europe selon les Grecs, Yanko Tsvetkov.

Qu’est-ce qu’être Britannique en 2012 ?

A l’occasion du jubilée de la Reine Elisabeth II, Stephen Moss s’interroge dans The Guardian du 6 février sur ce que signifie être Britannique en 2012.

 Le journaliste a mené son enquête de Stratford, la banlieue populaire de l’est de Londres où se dérouleront les Jeux Olympiques. A Stratford upon Avon, la patrie de Shakespeare. Son voyage l’a emmené à Hastings, une bourgade maritime au sud-est de Londres, à Bradford, cité industrielle du nord de l’Angleterre, à Edimbourg et Pitlochry (Ecosse), dans le petit village d’Ottery St Mary dans le Devon (sud-ouest de l’Angleterre), à Caernarfon (ville du nord du Pays de Galles où le chômage est endémique), à Belfast (Irlande du Nord) et à Coventry (Midlands. Il a rencontré cent personnes, d’âges, ethnies, occupations professionnelles variés.

 Sa recherche sur l’identité britannique s’inscrivait dans le cadre de la célébration du jubilée de la Reine : la Grande Bretagne sur la quelle elle règne aujourd’hui est-elle la même que celle qui était au cœur d’un empire en 1952 ? La volonté du président du gouvernement écossais Alex Salmond de convoquer un référendum sur l’indépendance lui a donné une nouvelle actualité.

 Sa conclusion, c’est que ce n’est pas à l’Etat britannique que les gens sont le plus attachés mais à l’état d’esprit britannique, les valeurs que la « britannitude » (comme le dirait Ségolène Royal !) est censée contenir. « Quand j’interrogeais les gens sur ce qui comptait pour eux, peu mentionnaient la monarchie, l’armée, la BBC, le parlement ou quelque organe de l’état ; ils célébraient nos valeurs  – démocratie, liberté, égalité devant la loi, ouverture, tolérance, équité, justice. On les rattachait de manière répétée à l’essence de la « britannitude », ou peut-être de la nouvelle Grande Bretagne, parce que certaines de ces qualités n’étaient certainement pas en évidence dans le royaume marqué par les frontières de classe qui échut à la Reine Elisabeth II en  1952. La tolérance, l’ouverture et la diversité ont toutes émergé dans le dernier quart de siècle, et définissent maintenant notre société. Les jeunes – disons ceux de moins de 35 ans – ont embrassé les vertus d’une société tolérante, pas compliquée, multiraciale ; beaucoup de ceux au-dessus de 65 ans, spécialement dans les grandes viles, se sentent dépossédés, leur vieilles certitudes brisées ; ceux entre les deux essaient de surnager avec la marée ou au moins de garder leurs pensées pour eux-mêmes. Ce qui compte pour la génération d’après 1970 ce n’est pas la protection des institutions mais les valeurs.

 (…) Je suis resté avec des appréhensions quant au futur du Royaume Uni, mais sans aucun doute sur la capacité des gens qui vivent dans ces îles. Les jeunes, malgré tout ce qu’on dit de la génération perdue, ont entrain et foi en eux-mêmes alors que les vieux s’appuient sur leurs ronchonnements et leurs préjugés. J’eus une épiphanie au début de mon voyage alors que je regardais des dizaines de jeunes patineurs sur un anneau de glace alors que l’obscurité tombait sur un Westfield hivernal dans d’est londonien. Beaucoup de patineurs tombaient, aussi, mais ils se redressaient bien vite et avançaient sur la glace, riant et s’accrochant à leurs amis, sans crainte et avide d’apprendre. Les gens sont remarquables à un degré que les pays ne peuvent pas atteindre.

 Voici quelques verbatims de l’enquête :

 « Je suis fière de la Grande Bretagne à cause de son ouverture, de sa diversité et de sa créativité. Les bonnes manières ont peut-être décliné, mais quelque chose d’important a été gagné aussi. » Michelle Giovanni, enseignante, Stratford.

 « Mon papa vient de Tanzanie et ma maman vient d’Ouganda, bien que l’origine de leurs familles soit en Inde. Je me sens Anglais et je soutiens l’Angleterre au cricket et au rugby », Manish Gajjar, 40 ans, propriétaire d’une boutique de disques, Hastings.

 « Stratford upon Devon reçoit tant de visiteurs qu’on peut presque l’appeler multiculturelle. Je suis arrêtée par des touristes qui me demandent leur route tout le temps. Je devrais porter un badge. La plupart du temps, ils cherchent les toilettes ; Stratford manque terriblement de toilettes publiques. Mais c’est un endroit délicieux à vivre et les gens sont très amicaux. Je me sens très anglaise. En ce qui concerne les Ecossais et les Gallois, ils peuvent suivre leur voie. Ce qu’ils font ne me soucie pas. Je suis fière d’être anglaise. » Beryl French, 88 ans, retraitée.

 Photo « The Guardian » : une célébration traditionnelle de la noce royale de 2011 dans la rue.

William Morris, une vie pour notre temps

La biographie de William Morris (1834 – 1896) par Fiona Mac Carthy (William Morris, a life for our time, Faber & Faber 1994) se lit, malgré ses 680 pages, comme un roman.

 « Quand Morris était mourant un de ses médecins diagnostiqua sa maladie comme « étant simplement William Morris, et ayant accompli plus de travail que dix hommes ». Il était le plus grand artiste artisan de son époque. Il gérait une entreprise de décoration et de fabrication et tenait une boutique haut de gamme au centre de Londres. Morris était aussi un réformateur social passionné, l’un des premiers environnementalistes, un pionnier de l’éducation et un féministe en germe ; à cinquante ans, il « franchit la rivière de feu » pour devenir un socialiste révolutionnaire. A une époque de spécialisation de plus en plus étroite, la polyvalence de Morris est difficile à saisir ».

 C’est ainsi que Fiona Mac Carthy commence sa biographie. A la liste de ses talents et de ses incarnations successives, il faudrait ajouter ce pour quoi il fut salué à sa mort, à l’âge de 62 ans : il fut un écrivain prolifique, un poète renommé et un romancier talentueux. Le livre de Mac Carthy nous fait entrer dans l’intimité d’un homme extraordinaire. Fils d’un agent de change prospère, Morris put fréquenter l’université à Oxford, voyager en France à la découverte de l’art gothique, entrer en apprentissage chez un architecte, tenter de devenir peintre et finalement trouver sa voie dans les arts décoratifs sans vraiment devoir se soucier de ses fins de mois.

 Sa jeunesse est marquée par la fraternité des préraphaélites. Dante Gabriel Rossetti fut son ami, et aussi l’amant de sa femme Jane. Edward Burnes Jones fut l’ami de toute une vie, malgré le désaccord sur le socialisme, et sa femme Georgiana devint son amie intime. Les préraphaélites expriment une protestation face aux ravages de la révolution industrielle ; ils entendent revenir à la nature, aux héros chevaliers d’avant la Renaissance, aux femmes à la beauté sauvage, celle précisément de Jane Morris, le modèle favori de Rossetti. Tout au long de sa vie, Morris cherchera son inspiration dans un monde pur, inaltéré par la pollution physique et morale. Il voyagea en Islande, s’enthousiasma pour la vie simple de ses habitants et traduisit ses sagas.

 La vie de Morris est marquée par une activité frénétique. Dans sa période de prêcheur socialiste, il tue l’ennui des voyages d’un meeting à l’autre en traduisant Homère en vers anglais. Il passe des heures à teindre, tisser, calligraphier. Il écrit des poèmes, des essais, des conférences, des romans fantastiques. Il rencontre des amis, il voyage, il est militant et trésorier d’associations. Il gère son entreprise, Morris & Co, qui produit des vitraux, des meubles, des tissus et des papiers peints. Contrairement à ce que j’ai écrit dans une précédente chronique, l’entreprise n’avait rien d’une coopérative : elle était sa propriété privée et était managée d’une main de maître.

 L’humilité et l’obstination de Morris sont impressionnantes. Il passe des mois à apprendre des techniques de teinture ou d’imprimerie à l’ancienne, non dénaturées, et des mois encore à trouver les teintes ou les caractères qui lui conviennent. C’est un perfectionniste : il n’a de cesse que de parvenir à la matière, à la couleur et à la forme idéales, et devient la bête noire de ses fournisseurs, qui peinent à s’adapter à son standard de qualité.

 Morris est très vite devenu un militant, d’abord pour sauver des monuments anciens de la déréliction ou, pire encore pour lui, des restaurations sauvages. Il fut ensuite un personnage marquant du socialisme anglais, aux côtés notamment de la fille de Marx, Eleanor. Certains ont présenté son engagement révolutionnaire comme un moment d’égarement. Mac Carthy montre au contraire qu’il était dans la droite ligne de son rejet de la laideur et de l’avilissement de l’industrialisation capitaliste. Il manifestait sa foi dans un monde où chacun, femme et homme, pourra être producteur de beauté. Il n’excluait pas aussi un certain masochisme : Morris jouissait de l’âpreté d’un meeting un dimanche matin glacial, devant un auditoire clairsemé et sceptique, en concurrence avec le stand de l’armée du salut.

 Les passages les plus émouvants du livre sont consacrés à la vie privée de Morris. Comme d’autres préraphaélites, il avait épousé une femme d’extraction populaire, avec l’idée de l’éduquer. Mais Jane ne l’aima jamais vraiment. Dès l’âge de 29 ans, elle fut chroniquement malade, ne retrouvant brièvement la santé que lorsqu’elle fut l’amante de Rossetti, puis plus tard de Wilfrid Blunt. Jane et William eurent deux filles. Jenny, l’ainée, devint épileptique à l’adolescence et gravement handicapée. May, la seconde, fut l’assistante de son père, consacra sa vie à défendre sa mémoire et devint une référence des arts décoratifs en Grande Bretagne au début du vingtième siècle. Morris souffrit intimement de son incapacité à rendre sa femme heureuse et de la déchéance de Jenny. En bon Anglais victorien, il n’en parla jamais directement, mais s’employa convertir ses frustrations et ses peurs en poèmes vibrant d’émotion, en prêches pointant à un monde nouveau et en créations artistiques qui façonneront les intérieurs du Royaume bien après la mort de la Reine Victoria.

 « William Morris, une vie pour notre temps » est un livre magnifique, bien écrit, illustré de photos d’époque. Grâce à son auteure, cet homme est entré dans ma vie, plus d’un siècle après sa mort.