Milton’s Cottage

Milton's Cottage vu du jardin. Photo "transhumances".

L’essayiste et poète John Milton (1609 – 1874) fuit la peste qui ravageait Londres en 1855 et s’installa dans un cottage à Chalfont St Giles en 1865. Il se visite aujourd’hui, et un petit musée y est installé.

 J’avais involontairement choisi une photo aérienne de Chalfont St Giles pour illustrer un article de « transhumances » sur les banquets populaires qui, malgré la pluie, avaient marqué le Jubilée. En recherchant des idées de promenades cyclistes abordables de Watford, j’ai découvert que ce ravissant village n’est qu’à une quinzaine de kilomètres de chez moi. J’ai mis la bicyclette dans le métro jusqu’à Moor Park puis Chorleywood et ai pédalé jusqu’à Chalfont St Giles par de charmantes routes qui grimpent et dévalent aux flancs des collines des Chiltern.

 Les pièces de la maison sont petites, conformément aux règles d’une époque où on limitait la surface chauffée. Elles contiennent de nombreux souvenirs de Milton. Le jardin est cultivé d’herbes et de plantes mentionnées dans ses poèmes. S’y reposer en humant les effluves aromatiques est délicieux.

 John Milton est un témoin et un acteur de la révolution anglaise. On oublie souvent en France que, par son absolutisme, le roi Charles 1er s’attira l’hostilité d’un front qui incluait, pour reprendre la typologie de 1789, des nobles, des clercs et des bourgeois. Il finit décapité en 1649. Milton écrivit des pamphlets contre l’autocratie, pour la démocratie et en faveur d’évolutions législatives sur des sujets de société, comme le divorce.

 C’était un homme d’une énorme érudition, qui écrivait en anglais, en latin et en italien, mais dominait aussi le grec ancien, français, l’allemand et le néerlandais : en quelque sorte, un homme des Lumières, avec deux cents ans d’avance.

 Lorsque Milton s’installe à Chalfont St Giles, Oliver Cromwell est mort depuis 7 ans et la restauration monarchique a 5 ans. C’est alors un homme marginalisé et déçu par la défaites des idées pour lesquelles il avait combattu. Il reprend alors un immense poème épique commencé dans la décennie précédente : le Paradis Perdu. Il deviendra un texte fondateur de la langue et de la culture anglaise.

Le Paradis Perdu, première édition.

Au Sud de Grenade

A quelques semaines de quitter la Grande Bretagne, j’ai eu envie de relire le récit qu’un Britannique, Gerald Brenan, faisait de son séjour de plusieurs années dans mon précédent pays d’adoption, l’Espagne.

 Né en 1894, Gerald Brenan n’était pas un personnage banal. Fils de militaire, né à Malte et grandi en Afrique du Sud et en Inde, il préféra marcher à travers l’Europe plutôt que d’entrer à l’Université. Il fut mobilisé et envoyé sur les fronts de la première guerre mondiale. C’est là qu’il rencontra Ralph Partridge qui lui fit rencontrer le groupe de Bloomsbury, bien connu désormais des fidèles lecteurs de « transhumances ».

 En 1919, il se mit à la recherche d’un lieu tranquille et bon marché où il pourrait dévorer les livres que son refus de l’université et la vie des tranchées ne lui avaient pas permis de lire, et où il pourrait, à son tour, devenir écrivain. Il finit par louer une maison à Yegen, dans l’Alpujarra, sur le flanc sud de la Sierra Nevada, en Andalousie. Il y vécut six ou sept ans entre 1920 et 1934, avec de fréquents séjours de plusieurs mois en Grande Bretagne. Il s’établit ensuite avec sa femme dans la région de Malaga, où il décéda en 1987.

 « South to Granada », Au Sud de Grenade, fut écrit en 1957, plus de vingt ans après qu’il eût définitivement quitté Yegen, et après le séisme sociologique de la Guerre Civile. C’est un livre étonnant dans lequel l’auteur raconte ses rencontres, les anecdotes auxquelles il fut mêlé ou que l’on lui avait rapportées, ses observations sur la vie économique, les croyances et les coutumes du peuple dont il a partagé la vie. C’est aussi un livre de botanique, d’archéologie et d’ethnologie. Ce qui fait le lien, c’est l’incroyable curiosité de Brenan, l’énergie qui le poussait à parcourir à pied des dizaines de kilomètres sur des chemins de montagne pour visiter un site, son appétit pour rencontrer les personnes, en commençant par les plus pauvres et les plus frustres. On a dit de lui qu’il était un homme de la Renaissance, et c’est en effet le mot qui le caractérise le mieux.

 

Gerald Brennan peint par Dora Carrington

Brenan décrit un monde qui n’existe plus. Dans les années 1920, aucune route ne parvenait à Yegen. On y accédait à pied ou à dos de mulet. Etant à flanc de montagne, les champs étaient bien irrigués et de multiples plantes étaient cultivées. Les échanges monétaires étaient réduits au minimum et les habitants ne ressentaient nul besoin d’apprendre à lire ou à écrire. « Les historiens, si de telles eaux stagnantes les intéressent, noteront que la seconde décennie du vingtième siècle a marqué la complète destruction des arts et coutumes paysannes en Europe du Sud. Les teintures allemandes remplacèrent les teintures minérales en poterie ; les costumes locaux, les habitudes locales, les danses du pays disparurent. L’uniformité s’installa ».

 Il jette un regard aigu sur les relations sociales entre dominants et dominés : « l’homme riche ou puissant a besoin de clients dévoués à ses intérêts ; le pauvre a besoin d’un protecteur, et c’est pourquoi se construit une multitude de petits clans, qui tiennent ensemble par le besoin d’une défense mutuelle contre les dangers et les aspérités de la vie espagnole. Puisque c’est un pays dans lequel les motifs de pur intérêt personnel n’attirent pas grand respect, le groupe doit être soudé autant que possible par des  liens moraux et religieux, c’est-à-dire par des mariages croisés, des parrainages, des relations extra-maritales et des amitiés personnelles. C’est ainsi que les obligations mutuelles gagnent une certaine sainteté. »

 Il jette parfois un regard amusé sur le tempérament espagnol : « de toutes les inventions du dix-neuvième siècle, la lumière électrique fut peut-être la seule à être réellement bien accueillie par les Espagnols, parce qu’elle leur permettait de faire quelque chose dont ils avaient toujours eu envie : transformer la nuit en jour ».  Et Brenan, qui a écrit un livre sur la nuit obscure de Saint Jean de la Croix, commente une scène où des enfants trainent avec une corde un chien qui s’était brisé les pattes, alors que les adultes les regardent silencieusement. « Un mystérieux changement survient chez certains Espagnols en présence de la mort et de la souffrance. Ces choses semblent leur soutirer une profonde approbation, comme si leurs propres instincts de mort avaient été lâchés et qu’on y satisfaisait par procuration. »

 Ce que raconte Brenan de l’histoire de l’Alpujarra est inattendu. On y apprend que les Phéniciens y avaient créé des comptoirs et que le mot Espagne vient probablement du mot « sapan », qui désignait le lapin. On y découvre que dès la plus haute antiquité, la région était riche de ses mines d’or, d’argent et d’étain ; qu’au Moyen âge Almeria était une capitale industrielle et produisait de la soie pour l’Europe entière, une sorte de Manchester avant la lettre. On y assiste à des déplacements de population qui auraient fait pâlir d’envie Milosevic : musulmans chassés de Séville reconquise par les chrétiens vers le royaume maure de Grenade ; déportation des musulmans convertis vers la Galice et les Asturies après l’écrasement de la révolte de 1568 ; installation de  12.542 familles des Asturies et de Galice dans 259 villages, alors que 400 autres furent laissés à l’abandon.

 Brenan rend compte de la visite d’amis anglais à Yegen. Son récit de la visite du poète Lytton Strachey est étonnant. Il décrit l’homme comme un timide qui avait organisé sa vie de manière à ne jamais être contraint à faire quoi que ce soit qu’il trouvât difficile. On imagine la torture que fut pour lui le voyage à dos de mule et les conditions rudes d’hébergement dans l’Alpujarra. Pour Brenan aussi, cette visite fut accompagnée de souffrances : Strachey était accompagné de Dora Carrington, qui fut l’amante du reclus de Yegen, maintenant fiancée à Ralph Partridge, son ami intime depuis les tranchées de la Somme.

 J’ai retrouvé dans Au Sud de Grenade certaines personnalités que j’ai appris à connaître et apprécier pendant mon séjour en Grande Bretagne. Augustus John vint peindre à Yegen, mais pendant son séjour Brenan était en Angleterre. C’est surtout la visite de Virginia et Leonard Woolf qui marqua Brenan. Il évoque une belle femme à la voix envoûtante, confiante dans son propre pouvoir d’attraction, enthousiaste à l’idée de se trouver dans un pays aussi beau et reculé. En revanche, Brenan est plus critique à l’égard du groupe de Bloomsbury. Il décrit leurs conversations comme un concert symphonique où chacun jouait sa partie avec virtuosité ; mais il critique leur splendide isolement, leur indifférence du monde réel, et finalement leur appartenance à un passé en train de disparaître.

 Après avoir visité Yegen en 2003, nous avions vu le film « Al Sur de Granada » de Fernando Colomo avec Verónica Sánchez, Matthew Goode et Guillermo Toledo. C’est une aimable comédie qui emprunte davantage à l’autobiographie de Brenan qu’au livre éponyme. Le jeune anglais intellectuel à la recherche d’un lieu tranquille pour le travail de l’esprit tombe follement amoureux d’une jeune fille pauvre à la beauté farouche. Du moins le film nous transporte-t-il dans cette splendide région qu’est l’Alpujarra.

Bristol, plaque tournante du commerce triangulaire

Comme Liverpool, Nantes et Bordeaux, Liverpool dut sa prospérité au dix-huitième siècle au commerce triangulaire entre l’Europe, l’Afrique et le Nouveau Monde.

 Le musée de la ville de Bristol, M Shed, consacre une section au commerce triangulaire (illustration ci-dessus) : les navires partaient chargés de marchandises manufacturées en Europe, vêtements, armes ou alcool ; ils embarquaient en Afrique une cargaison d’esclaves ; en Amérique, ils chargeaient des marchandises produites par les esclaves, comme le tabac ou le sucre. M Shed précise que 2018 navires ont quitté Bristol pour effectuer le commerce triangulaire, et que ce sont près d’un demi-million d’Africains qui ont été ainsi déportés. Au total, plus de 11 millions de personnes, hommes, femmes et enfants, ont ainsi été réduits en esclavage.

 On visite à Bristol la maison cossue que le négociant et planteur John Pinney s’était fait construire vers 1790 sur les pentes de Brandon Hill, la colline qui domine la cathédrale. John Pinney avait fait fortune en plantant de la canne à sucre dans l’île de Nevis, au nord de la Guadeloupe, et en étant acteur du commerce triangulaire.

 La passerelle qui relie la vieille ville au quartier du port rénové porte le nom de Pero, l’un des esclaves de Pinney.

Dans la maison géorgienne de John Pinney. Photo "transhumances".

Pero's Bridge Ă  Bristol. Photo "transhumances"

Shakespeare : mettre le monde en scène

 

A Robben Island, Mandela annote "Jules César" de Shakespeare. Photo The Guardian

Le British Museum présente jusqu’au 25 novembre une exposition intitulée « Shakespeare ; Staging the world » (mettre le monde en scène).

 La pièce la plus émouvante de l’exposition est celle présentée aux visiteurs au moment de la quitter : un recueil des œuvres complètes de Shakespeare, introduite clandestinement à Robben Island. Les prisonniers avaient souligné le passage qu’ils préféraient. Nelson Mandela avait retenu le suivant, de la pièce Jules César : “Cowards die many times before their deaths/The valiant never taste of death but once.” Les lâches meurent plusieurs fois avant leur mort / le valeureux ne goûte la mort qu’une seule fois ».

 L’exposition a pour ambition de montrer les influences qui ont modelé la personnalité et l’œuvre de Shakespeare. Elle le fait à partir d’objets tels que des cartes géographiques, des tableaux, des sculptures, des accessoires de la vie quotidienne comme cet émouvant bonnet de laine obligatoirement porté par la plèbe ou des reliques, comme le reliquaire contenant la cornée d’un jésuite martyrisé.

 Elle évoque naturellement la vie bucolique de Stratford upon Avon et du Warwickshire, le comté d’origine du dramaturge. Mais c’est surtout Londres qui se trouve au centre de l’exposition, une ville qui comptait déjà 200.000 habitants, comprenant beaucoup d’immigrants (en particulier les protestants persécutés sur le Continent) et dotée d’un quartier, Southwark, où se pratiquait la prostitution, se montraient des ours attaqués par des chiens et se produisaient des spectacles avec une grande gamme de prix où l’on mangeait et l’on buvait. Londres devenait un port international important, au moment où Francis Drake entreprenait son tour du monde : que Shakespeare ait appelé son théâtre « The Globe » n’a rien de surprenant.

 L’actualité politique est sous-jacente à beaucoup de pièces de Shakespeare, sous le long règne d’Elizabeth I (1558 -1603) puis de James I (1603 – 1662). L’incertitude sur la succession dynastique, la guerre d’Irlande, les tentatives de coups d’Etat, la féroce répression des catholiques après le complot de Guy Fawkes, tout cela fournit un ample matériau aux pièces de Shakespeare, sous le déguisement du Moyen Age ou de l’antiquité romaine. L’intervention des sorcières dans Macbeth par exemple a elle-même une connotation historique : le roi James I était persuadé que la menace de naufrage qu’il avait vécu au cours d’un passage entre la Grande Bretagne et le Danemark était dû à un sort qu’on lui avait jeté.

 Dans plusieurs salles, des vidéos montrent des acteurs jouant des scènes de Shakespeare qui font écho aux influences que présentent les objets exposés. On comprend mieux, grâce à eux, comment l’art s’est élevé sur les épaules de l’histoire.

Portrait posthume de William Shakespeare