Le Tartuffe de Molière à Watford

Le Palace Theatre de Watford vient de programmer une remarquable adaptation de « Tartuffe ou l’Imposteur » de Molière par ETT, English Touring Theatre, une troupe itinérante de Liverpool.

 L’adaptation du texte de Molière par Roger McGough est fidèle à l’esprit de la pièce. Il s’écarte parfois de la lettre, comme lorsqu’il remplace les citations latines par des proverbes anglais dits avec l’accent français.

 La metteuse en scène, Gemma Bodinetz, a choisi d’interpréter la pièce dans le registre de la farce. Ce faisant, elle prend le contre-pied de réalisations où domine la situation tragique d’une famille brisée par un imposteur. Celles-ci portent un message sur le caractère pervers de l’hypocrisie religieuse ; c’est l’aveuglement et l’autocratisme d’Orgon que Bodinetz ridiculise.

 On sait que Molière était fortement influencé par la Commedia dell’arte. Dans la même veine, Gemma Bodinetz donne à ses acteurs des postures, des mimiques et des paroles exagérées à l’extrême. Orgon (Joseph Alessi) est si invraisemblablement aveugle qu’il en devient sympathique ; sa fille Marianne (Emily Pithon) est d’une niaiserie de compétition ; sa femme Elmire (Rebecca Lacey) joue la femme fatale à s’y tromper ; la soubrette Dorine en rajoute dans l’impertinence et la moquerie ; et Tartuffe (Colin Tierney) lui-même est si concentré dans sa besogne de jouer la comédie de la piété que son caractère diabolique le cède au ridicule.

 On rit comme des gosses. C’est une magnifique réussite de la troupe de l’ETT. C’est aussi un hommage au génie de Molière, trois siècles et demi après qu’il eut produit le Tartuffe pour la première fois devant le roi Louis XIV.

 Photo de la pièce « Tartuffe or the Imposter », par ETT, English Touring Theatre.

Guy Fawkes est de retour

Comme chaque année, la « Guy Fawkes night » a donné lieu à des réjouissances populaires : de gigantesques bûchers ont été allumés, et dans chaque village, chaque ville et chaque quartier du Royaume Uni ont été tirés des feux d’artifice.

 La célébration de l’échec du complot catholique de Guy Fawkes en 1605, démasqué alors qu’il s’apprêtait à faire exploser la Chambre des Lords pour assassiner le roi James 1er, n’a plus depuis longtemps le caractère d’une manifestation en faveur de l’anglicanisme qu’elle a revêtu pendant plus de deux siècles.

 Guy Fawkes est de retour. Les militants de « Occupy the City », qui campent sur le parvis de la Cathédrale Saint Paul, portent volontiers des masques du célèbre conspirateur. Il est devenu le symbole d’une révolte que nombre des participants aux fêtes pyrotechniques célébrant son échec approuvent dans leur cœur.

 Photo « The Guardian » : militants de « Occupy the City » portant des masques de Guy Fawkes.

Comment l’Italie survit-elle à son premier ministre ?

Le Financial Times a publié le 26 octobre un article de Beppe Severgnini intitulé : « comment l’Italie parvient-elle à survivre en ayant l’élève absentéiste comme leader ? » (how Italy just survives having the class truant as leader).

 Severgnini rappelle la moue du président Sarkozy et les yeux levés au ciel de la chancelière Merkel lorsqu’en conférence de presse, un journaliste leur demanda s’ils avaient confiance dans le président du conseil italien Berlusconi. « Il est vrai qu’à la plupart des Italiens cette scène embarrassante fut épargnée dans la mesure où les principales chaines de télévision, possédées ou contrôlées par le premier ministre, évitèrent l’incident. Mais la situation est affreuse. »

 « Comment la huitième économie du monde peut-elle continuer avec un premier ministre décevant, un gouvernement faible, une opposition faible et ses finances en détresse ? » Severgnini explique que si le pays échappe à la dépression nerveuse, c’est parce qu’il reçoit l’orientation de l’extérieur et la force de l’intérieur.

 Orientation de l’extérieur : il est clair que le penchant populiste de Berlusconi l’aurait incité à dépenser plus, bien que la dette publique atteigne 127% du PNB. Mais la pression externe ne s’arrête pas à l’économie. Severgnini souligne que Berlusconi est allé en guerre contre Kadhafi, qu’il avait autrefois qualifié de « un leader de la liberté » sous la pression étrangère : « aller en guerre parce que vous ne pouvez pas dire non, c’est peut-être une première. »

 Force de l’intérieur. Le journaliste souligne la force de la démocratie locale en Italie. « Si vous allez une couche plus profond, les choses fonctionnent encore mieux. Dans les temps difficiles, les familles italiennes se mettent à faire ce qu’elles font le mieux, prendre soin de chacun d’une manière que les familles du nord de l’Europe ou des Etats-Unis ne feraient pas. Quelque 24 millions de ménages italiens deviennent des logeurs, des agences de baby-sitting ou des maisons de retraite. Quelques unes agissent comme des banques – les prêts pour le premier logement proviennent inévitablement de parents – comme compagnies d’assurance ou comme agences de placement – un italien sur trois reconnait avoir trouvé un emploi par relations. »

 « En un mot, l’Italie tient parce qu’elle est contrôlée à distance de l’extérieur et micro-régulée de l’intérieur. Ce que nous n’avons pas, c’est un gouvernement et un leader au milieu. Il est temps que nous les ayons avant qu’il ne soit trop tard. »

 Photo La Repubblica : Silvio Berlusconi.

Sleeping Beauty

Sleeping Beauty, le premier film de la romancière australienne Julia Leigh, est une dérangeante méditation sur un thème ancestral, Eros et Thanatos, l’amour (dans sa dimension érotique) et la mort (dans sa version sénile).

 Sleeping Beauty, c’est le titre anglais du conte de Perrault « la Belle au Bois Dormant ». Mais aucun Prince Charmant ne vient réveiller Lucy du sommeil artificiel où elle se trouve plongée dans un bordel de luxe où des messieurs très riches et très vieux peuvent faire de son corps ce qu’ils veulent l’espace d’une nuit, à condition de ne pas laisser de marques et de ne pas pénétrer.

 Le film s’ouvre sur une scène de pénétration. Etudiante désargentée, Lucy (Emmy Browning) sert de cobaye à un laboratoire qui insère un tube dans son œsophage et y injecte un liquide non spécifié. Lucy est courageuse. Elle nettoie une salle de bistrot à la nuit tombante. Elle effectue des travaux administratifs dans un bureau. Elle trouve aussi le temps et l’énergie de racoler des hommes aisés et de leur monnayer ses charmes.

 Lucy a un joli petit corps d’une rare blancheur et un joli visage d’ange. Elle sait ce qu’elle veut, est experte dans l’art de draguer et sait se vendre. Lorsqu’une annonce lui fait rencontrer Clara (Rachael Blake), la tenancière d’une maison de plaisir haut de gamme, c’est le jackpot. Son baptême du feu est une soirée dans le style « Eyes Wide Shut », le dernier film de Stanley Kubrick. Dîner et apéritif sont servis par de jeunes femmes aguichantes et dévêtues. Lorsque Clara fait appel ensuite à ses services, c’est pour servir d’objet sexuel endormi aux caprices de messieurs à qui l’interdiction de pénétrer est purement formelle, tant leur grand âge les a rendus impuissants.

 Lucy semble résolue et forte. Mais sa vie à la maison avec sa mère alcoolique et son frère hostile est exempte d’affection. Elle rend fréquemment visite à un homme avec lequel un amour réciproque semble possible, mais c’est un abîme de drogue et d’incommunication qui s’élargit entre eux. Sa dernière nuit chez Madame Clara tourne au cauchemar : lorsqu’elle se réveille, le vieillard à ses côtés est mort, après avoir avalé un poison. La vie de Lucy, sans amour, s’est fracturée, irrémédiablement peut-être.

 Le film de Julia Leigh est profondément dérangeant.  Il navigue au bord du voyeurisme et de la violence, sans y succomber. Il est intentionnellement froid : tout est filmé avec distance, dans une lumière crue, sans musique. C’est surtout le désespoir de Lucy, à l’opposé de l’harmonie de son corps et de la force apparente de son tempérament, qui rend mal à l’aise. Sans nul doute, Julia Leigh a transmis l’émotion qu’elle recherchait.

 Affiche du film « Sleeping Beauty ».