1Q84

Photo de la page Facebook de Haruki Murakami

Le roman de Haruki Murakami « 1Q84 » (publié au Japon en 2009, traduit en français par Hélène Morita, Belfond 2011) nous raconte une étrange et captivante histoire, à la frontière du monde sensible et d’un autre monde dans lequel plusieurs échelles temporelles coexistent. « Transhumances » rend ici compte du livre 1, qui couvre la période d’avril à juin. Les livres 2 et 3 ont déjà été publiés en français.

 L’histoire se déroule au Japon en 1984. La référence au roman de George Orwell est intentionnelle. Comme Julia et Winston, les héros d’Orwell, Aomamé et Tengo sont confrontés à des entreprises de lavage de cerveau. Comme eux, ils perdent le sens d’un temps linéaire marchant toujours dans le même sens. Dans le roman d’Orwell, le parti réécrit le passé en fonction des nécessités politiques et des alliances du moment. Dans celui de Murakami, Aomamé perd la mémoire d’événements qui se sont déroulés trois ans auparavant, alors qu’elle suit l’actualité avec attention. Elle voit deux lunes au firmament et le temps s’est comme fêlé. Pour nommer ce temps différent, elle le désigne par 1Q84.

 Bien que tous deux du même âge, vivant l’un et l’autre à Tokyo, et ayant rompu avec leurs familles, rien ne semble rapprocher Aomamé et Tengo. Elle est professeur d’arts martiaux et exerce une activité cachée : faire passer de vie à trépas des hommes violents au moyen d’un pic à glace affilé, judicieusement planté dans leur cou. Il est professeur de mathématiques et romancier non publié à ses heures perdues. Elle s’offre des hommes pour des séances de sexe débridé, mais attend secrètement l’amour de sa vie, un petit garçon qu’elle a connu sur les bancs de l’école lorsqu’elle avait dix ans. Il est l’amant d’une femme mariée plus âgée que lui, car il a peur de s’engager dans une relation durable et tient avant tout à sa liberté.

 Le livre alterne les chapitres consacrés à Aomamé et à Tengo. Progressivement, on voit s’esquisser une convergence. Tengo est chargé par son éditeur de réécrire le livre d’une jeune fille de 17 ans, Fukaéri. L’histoire qu’elle raconte est ténébreuse et captivante, mais il faut changer le style du tout au tout, sans altérer la substance. Fukaéri s’est échappée d’une secte dangereuse. Son roman, la Chrysalide de l’Air, peut donner des clés pour mettre au jour son fonctionnement hautement secret, et probablement criminel. Aomamé se lie à une vieille femme, qui lui présente une petite fille atrocement violée et mutilée. Elle aussi vient d’une secte, dont le gourou a droit de vie et de mort sur les adeptes, adultes et enfants. Il s’agit de liquider ce gourou avant qu’il commette d’autres crimes. A la fin du Livre 1, sans le savoir, Aomamé et Tengo sont sur la piste d’une seule et même secte, dangereuse et impitoyable : Les Précurseurs.

 Le roman de Haruki Murakami est passionnant. La présentation de l’auteur par l’éditeur donne une idée de l’étendue de son univers intellectuel, qui nourrit son œuvre littéraire : « Né à Tokyo en 1949 et élevé à Kobe, Haruki Murakami a étudié la tragédie grecque à l’université, puis a dirigé un club de jazz, avant d’enseigner dans diverses universités aux Etats-Unis. En 1995, suite au tremblement de terre de Kobe et à l’attentat du métro de Tokyo, il décide de rentrer au Japon ». L’écrivain a aussi vécu en Italie et en Grèce. Et il adore les chats.

Haruki Murakami, portrait extrait de sa page Facebook

A La Réunion, le Musée Léon Dierx a cent ans

Musée Léon Dierx. Photo « transhumances »

A Saint Denis de La Réunion, le Musée Léon Dierx a célébré ses cent ans le 12 novembre dernier.

 Installé rue de Paris, dans l’ancien évêché de Saint Denis de La Réunion, le musée est principalement consacré aux peintres métropolitains et créoles du dix-neuvième siècle. Il a été rénové en 1965 : la maison en bois fut détruite, la façade en pierre fut remplacée par une façade identique en béton.

  Sa collection comprend principalement des œuvres achetées il y a 100 ans, lors de la fondation, et une donation de Lucien Vollard, le frère d’Ambroise Vollard. Créole de La Réunion, ce dernier assura la promotion d’artistes innovateurs au début du vingtième siècle, au nombre desquels Cézanne, Gauguin, Van Gogh, Matisse ou Picasso. Parmi les sponsors de la première heure, on relève le nom d’Odilon Redon, peintre bordelais époux de la sœur de Juliette Dodu, patriote réunionnaise dont une rue de Saint Denis porte le nom.

 Le musée est petit et les collections n’ont rien d’exceptionnel. Toutefois, l’exposition consacrée à la peintre réunionnaise Gabrielle Manglou, née en 1974, réserve une excellente surprise. L’artiste a utilisé des images anciennes de la Réunion, telles que des lithographies, et leur a redonné vie en leur donnant une nouvelle profondeur. Les traits sont prolongés hors du cadre, des volumes se réfléchissent sur le mur portant les toiles, les couleurs trouvent leur écho dans un arc en ciel hors du canevas. Gabrielle Manglou est une artiste créative et pétillante. Le cabinet d’exposition temporaire du musée Léon Dierx ne doit pas excéder 20 m². Il a le mérite d’offrir une plateforme à des artistes réunionnais de talent.

 

Gabrielle Manglou au Musée Léon Dierx. Photo « clickanou »

Trait d’Union

 

Couverture du catalogue de « Trait d’union ». Œuvre de Bill Fehoko

 

Dans la magnifique case créole de la Villa de la Région Réunion, à Saint Denis, se déroule une belle exposition intitulée « Trait d’union ».

 Cette exposition est un hommage collectif d’artistes de l’Océan Indien au sculpteur sur bois Bill Fehoko, mort à La Réunion en 2000. On trouve peu d’information sur cet artiste sur Internet. Lui-même semble avoir voulu donner le change : natif de l’île de Tonga, dans le Pacifique, il fut un navigateur, toujours en mouvement. Il se fixa finalement dans l’île seychelloise de La Digue, où repose sa dépouille, mais finit sa vie dans une autre île d’adoption. Il fut connu sous le nom de Tonga Bill, mais son prénom lui-même fut sujet à variations : Bill, Viliami, Wilhiam.

 La visite de  » Trait d’union  » est émouvante. On y admire quelques sculptures sur bois de Fehoko, dont la magnifique tête qui orne la couverture du catalogue de l’exposition. Des peintres et sculpteurs de La Réunion, des Seychelles et de Maurice ont produit une œuvre originale en mémoire de Tonga Bill. Deux d’entre elles m’ont particulièrement touché. L’artiste réunionnais Richard Blancquart a produit une sculpture intitulée « Dérive » au centre de laquelle se trouve un homme en recherche d’équilibre au centre d’une sorte d’étoile dont les branches sont des voiles rapiécées. Le peintre et sculpteur seychellois George Camille présente un bas relief en cuivre peint. On voit une femme nue dans l’acte d’amour, son partenaire masculin à peine visible. Sa main touche son pubis, celle de son partenaire, son ventre. Le corps de la femme est puissamment tatoué. C’est un bel hommage à Fehoko, qui fut toute sa vie fasciné par le corps de la femme et par la maternité.

Villa de la Région Réunion. Photo « transhumances »

Ballet Preljokaj

 

Ballet Preljocaj, Annonciation

 

Le Ballet Preljocaj était récemment en tournée à l’Ile de La Réunion. Au Théâtre de Champ Fleuri, il a donné deux pièces intitulées « Annonciation » et « Helikopter ».

 Né en 1957 de parents albanais, Angelin Preljocaj anime une troupe de ballet basée à Aix en Provence, qui donne une centaine de représentations par an en France et à l’étranger. Preljocaj a créé 45 chorégraphies. A Saint Denis de la Réunion, il présentait deux pièces très différentes.

 « Annonciation » a été créée en 1995. Deux danseuses incarnent Marie et l’Ange.  « Incarnent » est d’ailleurs le mot qui convient. L’iconographie traditionnelle se concentre sur l’annonce, la transmission d’un message qui provoque chez elle stupeur, crainte, et finalement soumission et consentement : toi, vierge, enfanteras. Preljocaj met en scène le corps de Marie et le corps de l’ange. Leur corps à corps est fait de séduction, de révolte, d’abandon. C’est le moment de la pénétration de Marie par l’Esprit de Dieu que le chorégraphe nous donne à voir ; la conception de l’Enfant Dieu est totalement physique, et c’est pour cela qu’elle est totalement mystique. Le Christianisme parle de Dieu devenu chair, sang, sueur, larmes, mouvement, grâce. « Annonciation » met cela en scène de manière sublime. L’alternance d’une musique moderne (Crystal Music de Stéphane Roy) et de Magnificat de Vivaldi convient bien à la dialectique de l’œuvre entre corporel et spirituel et entre révolte et soumission.

 « Helikopter », pièce pour 6 danseurs de 2001, est d’un genre tout différent. Preljocaj a voulu chorégraphier une œuvre de Karlheinz Stockhausen. La musique, basée sur le hurlement des turbines d’hélicoptère, est si effrayante que l’on propose aux spectateurs des boules quiès. Mais comme dans « Annonciation », c’est la dialectique qui rend l’œuvre puissante. L’hélicoptère est en effet une machine violente qui arrache des masses à la loi de la gravitation au prix de rugissements et de vibrations. Mais c’est aussi un engin qui se glisse dans les fluides, ouvre de grands espaces, élargit notre vision du monde. Equipé de canons, il apporte la mort ; aux mains de secouristes, il donne le salut. C’est cette ambivalence qu’expriment les danseurs avec leurs corps, sur une scène rendue mouvante par des projections de formes géométriques animées.