La porteuse de lettres

Dans son premier roman, « La portalettere », traduit en français au Livre de poche sous le titre « la porteuse de lettres », Francesca Giannone raconte la vie d’une femme à la forte personnalité, transplantée du nord de l’Italie à un village des Pouilles. La traduction des citations incluses dans cet article est du rédacteur de « transhumances ».

En 1934, Carlo Greco a hérité d’un terrain à Lizzanello, un village de la province de Lecce. Il quitte son poste de fonctionnaire dans le nord de l’Italie pour réaliser son rêve : créer un vignoble et produire un grand vin. Il amène avec lui sa femme, Anna, et leur fils Roberto.

Anna était institutrice à Bordighera, non loin de la frontière avec la France. D’ailleurs, elle utilise habituellement des mots français, ce qui la rend définitivement « foresteria » (étrangère) à Lizzanello. Elle porte encore le deuil d’une petite fille. Les premiers mois sont difficiles. Elle se trouve dépouillée de ce qui faisait son identité et confrontée à une hostilité diffuse. Lorsqu’un poste de factrice (« porteuse de lettres ») se libère au bureau de poste, elle fait acte de candidature malgré une avalanche de critiques : ce n’est pas un métier de femme, la place d’une femme mariée est à la maison… Peu lui importe, elle persiste et est embauchée.

Couverture de l’édition française

Anna fait scandale. Elle n’assiste pas à la messe du dimanche. Le matin, avant le travail, elle prend au bistrot « un caffè corretto grappa », un café à l’eau de vie. Mais son métier de factrice la met en contact avec chaque habitant du village, et bientôt on la salue, « bonjour Madame la factrice ». Il lui fait aussi prendre conscience du drame vécu par des femmes exclues et méprisées parce que prostituées ou filles-mères. Elle créera pour elles une « maison pour les femmes ».

Anna était « tombée  amoureuse de Carlo, pour sa gaieté, pour sa spontanéité, pour la légèreté avec laquelle il abordait la vie, elle qui avait grandi dans une famille austère, entourée de gens prudents et rationnels, qui ne connaissaient pas parfaitement les règles du bon ton, mais ne savaient pas comment dire « Je t’aime ». Et de fait, ses parents étaient morts sans jamais le lui avoir dit… »

Lizzanello

En effet, Carlo est un enthousiaste. Il mène à bien son projet de vignoble haut de gamme, s’entoure de conseils, s’arme de patience. Il s’appuie de plus en plus sur Daniele, le fils de Carmela, son amour de jeunesse, la couturière de Lizzanello. Il embauche Daniele comme ouvrier et lui confie de plus en plus de responsabilités, jusqu’à l’envoyer à New York développer les ventes du « Donna Anna », le vin de la maison.

Daniele a lui-même une forte personnalité. Il s’est passionné pour la couture, le métier de sa mère, un métier de femmes selon les codes du village. En secret, il dessine des modèles et a organisé à Lecce, loin des regards, son propre atelier.

Lecce, 2018

Plusieurs histoires d’amour emplissent ce roman : celle d’Anna et Carlo, mais aussi d’Anna et Antonio, le frère de Carlo ; et celle de Daniele et Lorenza, fille d’Antonio, que la révélation d’un secret de famille viendra bouleverser. Roberto lui-même tombe amoureux d’une Maria, et demande à son père Carlo : « Qu’as-tu ressenti en rencontrant maman ? Je veux dire, comment savais-tu que tu étais amoureux ? Carlo réfléchit quelques instants. « Je crois que j’ai eu l’impression… d’être chez moi. Que je pouvais montrer mon côté le plus fragile, savoir que l’autre personne le comprenait, l’acceptait, qu’elle en prendrait soin, qu’elle ne s’en servirait jamais contre moi. »

Le roman de Francesca Giannone, en partie inspiré de sa propre grand-mère, couvre la période de 1934 à 1952. Il constitue aussi un fort témoignage sur un moment critique de l’histoire de l’Italie, entre fascisme et république.

Francesca Giannone

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