Alceste à bicyclette

Fabrice Lucchini, Maya Sansa et Lambert Wilson dans « Alceste à bicyclette »

« Alceste à bicyclette », film de Philippe Le Guay, est une réjouissante comédie dont les toiles de fond sont le Misanthrope de Molière, l’île de Ré et le talent de deux grands acteurs, Fabrice Lucchini et Lambert Wilson.

 Serge Tanneur (Fabrice Lucchini) est un acteur précocement retraité à l’île de Ré. Brouillé avec la profession du spectacle, où il ne ressent que compromissions et trahisons, brouillé avec son propre fils, brouillé avec lui-même, il mène depuis trois ans une vie d’ermite dans une maison en ruine puant la fosse sceptique. A l’inverse, Gauthier Valence (Lambert Wilson) est l’acteur à succès d’une série télévisée ; dans la rue, les passants lui demandent des autographes.

 Gauthier rend à Serge une visite surprise. Il a le projet de monter le Misanthrope et pense que Serge, par son talent et peut-être aussi par sa misanthropie, serait idéal pour le rôle d’Alceste ou de son envers, Philinthe. Serge refuse de revenir de ses trois ans d’exil, mais, fasciné par le texte de Molière, accepte de répéter avec Gauthier. Au bout d’une semaine, il prendra sa décision.

 Serge semble reprendre goût à la vie. Il s’enflamme pour les alexandrins de Molière et pour la jolie Francesca (Maya Sansa), une italienne qui traverse un divorce douloureux. Déclamant le Misanthrope, Serge et Gauthier longent les chemins de drainage « à bicyclette », et comme dans la chanson de Montand, ils rêvent l’un et l’autre à ce qu’ils feraient, le lendemain, avec Francesca.

 Le film semble s’orienter vers un happy end. Mais l’ombre d’Alceste, le Misanthrope, plane sur les personnages…

 « Alceste à bicyclette » est dominé de la tête et des épaules par Fabrice Lucchini au point que Lambert Wilson semble faire pâle figure. A la réflexion toutefois, la domination d’un personnage par l’autre est inscrite dans le scénario : Gauthier est manipulé par Serge, qui parvient à lui instiller le doute. Il se cabre et se rebelle, mais ne peut échapper à la position d’élève que son partenaire lui impose. Finalement, jouer le mauvais acteur, lorsqu’on a le talent de Lambert Wilson, est une véritable performance.

 Le film de Philippe Le Guay avait tout pour me séduire, la littérature, la bicyclette et l’Italie. Je ferai une mention spéciale de Maya Sansa, pour qui j’avais eu le coup de foudre dans « Nos meilleures années ».

César doit mourir

César doit mourir. Au cœur de la prison de Rebibbia, Giovanni Arcuri dans le rôle de César

Le film « César doit mourir » des frères Paolo et Vittorio Taviani a obtenu l’Ours d’Or au Festival de Berlin en 2013. C’est une œuvre remarquable.

 J’avais plusieurs raisons d’aller voir ce film : les Taviani, metteurs en scène aujourd’hui octogénaires, dont j’avais aimé Padre Padrone en 1977 ; la langue italienne qui m’enchante ; Shakespeare, qui a accompagné mes années au Royaume Uni ; enfin, le monde carcéral, l’un de mes centres d’intérêt actuels. Je n’ai été déçu sur aucun de ces plans.

 Dans la prison de haute sécurité de Rebibbia, près de Rome, une vingtaine de détenus volontaires sont sélectionnés pour participer à un projet théâtral. Il s’agit de monter une adaptation de la pièce de Shakespeare Jules César. Le film des Taviani est une sorte de « projet sur le projet ». Il se présente comme un documentaire, filmé en noir et blanc, sur travail de ces acteurs amateurs : il les montre apprenant leur texte dans la solitude de leur cellule, répétant ensemble dans une salle sans fenêtre ou dans une cour de récréation grillagée. En réalité, rien n’est laissé au hasard : on voit bien, lorsque les détenus derrière leurs barreaux exigent à corps et à cris la mort des assassins de César, que la scène elle-même a été répétée et jouée selon un scénario minutieusement écrit à l’avance.

 Le texte de Shakespeare parle de complot, de trahison, de meurtre, de vengeance, de liberté. Les acteurs sont pour la plupart membres de la Mafia sicilienne, calabraise ou napolitaine. Ils ont été acteurs, dans la vraie vie, de complots, trahisons, meurtres et vengeances. Ils souffrent maintenant dans leur chair de la privation de liberté et de l’abstinence sexuelle forcée. La superposition du tragique joué et du tragique vécu est si nette qu’à un moment, l’acteur jouant Brutus, Salvatore Striano, s’avoue incapable de dire une tirade de son rôle, avant de se forcer à continuer.

 La superposition de l’histoire tronquée de César qui doit mourir et celle d’acteurs qui ne peuvent vivre vraiment leur vie exaspère leurs sentiments et les amène jouer avec une intensité dramatique et une justesse exceptionnelles.

 Le film commence et s’achève par la représentation de la pièce devant un public spécialement admis dans la salle de spectacle de la prison. Après le triomphe, les acteurs redeviennent détenus et sont enfermés, un à un, dans leurs cellules. L’un d’entre eux remarque amer : « depuis que j’ai appris l’art, ma cellule est devenue une prison ».

Tournée

La chaîne de télévision Arte a récemment diffusé le film de Mathieu Amalric « Tournée », prix de la mise en scène au Festival de Cannes en 2010.

 « Elles », c’est une troupe de femmes américaines intitulée « Cabaret New Burlesque ». Elles sont plutôt potelées, plus toutes jeunes, ne correspondent pas aux canons de la beauté qu’on attend de strip-teaseuses. Pourtant, leur spectacle consiste à montrer leurs corps, maquillés et tatoués à l’extrême, dans le mouvement de la danse, de la musique et du chant. Elles sont pleines d’énergie, d’humour et de féminité.

 Lui, Joachim Zand (Mathieu Amalric lui-même) est leur producteur. Il a fui la France il y a quelques années à la suite d’embrouilles pour refaire sa vie aux Etats-Unis. Il a convaincu la troupe de faire une tournée dans son pays natal, commençant par les ports, Le Havre, Nantes, La Rochelle, Toulon et s’achevant à Paris. Mais l’étape parisienne ne se fera pas. La salle promise lui est finalement refusée. Ses efforts désespérés pour trouver une solution de rechange se heurtent au refus haineux de ses associés d’autrefois. Sa vie affective elle-même est un désastre : ex-fiancée hostile, enfants sur une autre longueur d’onde.

 A l’exubérance baroque des femmes de la troupe, à leur goût de vivre ici et maintenant sans souci du lendemain s’oppose la personnalité inquiète, tendue, flambeuse de Joaquim. Ce qui les unit, c’est le spectacle. Amalric cite Colette : « l’illusion de vivre très vite, d’avoir chaud, de travailler, de ne penser guère, de n’emporter avec nous ni regret, ni remords, ni souvenir ».

 Joaquim donne en permanence l’impression de vivre sur le fil du rasoir, jusqu’à sembler proche parfois du suicide. Mais il se remplit de l’énergie des femmes, celles de la troupe et celles qu’il rencontre par hasard. A une station service d’autoroute, il demande à la caissière de couper la musique d’ambiance – sa phobie, dans les hôtels, les restaurants et dans tous lieux publics. Il s’en suit une discussion toute en humanité entre l’homme et la femme séparés par l’hygiaphone.

 « Tournée » est un film puissamment original, qui nous dit que les femmes savent mieux que les hommes donner un sens à leur vie en savourant chaque moment comme si c’était le dernier. Au lieu de s’achever par un spectacle triomphal à Paris, la troupe échoue dans un hôtel désaffecté au bord de la mer. Il y aurait lieu de se désespérer. Mais : Champagne !

Mathieu Amalric avec la troupe Cabaret New Burlesque

Ian Fleming au Times

 

Ian Fleming. Photo The Guardian

 

On vient de célébrer les cinquante ans du premier film de la série des James Bond : Docteur No, avec Sean Connery. Le Sunday Times Magazine du 14 octobre évoque le rôle de l’auteur de James Bond, Ian Flemming, comme responsable du réseau de correspondants étrangers du journal.

 Ian Fleming a été journaliste au Times de 1945 à 1962. Il dirigeait un réseau de plus de 80 reporters dans les cinq continents. Outre leurs fonctions de journalistes, nombre de ses correspondants étaient aussi des espions des Services Secrets britanniques. Fleming avait sculpté son job à sa mesure et selon ses goûts : journaliste, romancier, agent secret, joueur de golf le week-end, consacrant deux mois par an à sa propriété en Jamaïque. Ses centres d’intérêt étaient les voitures, les armes à feu, le manger et le boire et le sexe sadomasochiste.

 La secrétaire de Fleming au Times, qui portait le nom romanesque d’Una Trueblood et est aujourd’hui octagénaire, dactylographiait ses romans. Il lui dédicaçait les premières copies : « à Una, qui a écrit tous les livres ». Dans Docteur No, l’une des protagonistes porte le nom de Mary Trueblood et meurt de mort violente. « Avec mes excuses pour la mort soudaine » écrivit Fleming sur la page de garde à l’intention d’Una.

 Godfrey Smith, qui travailla au Times avec Fleming, dit de lui qu’il était « débonnaire, sophistiqué, charmant et avec un énorme budget de dépenses. Il conduisait partout une voiture chic et chère. Sauf une fois, je pense après qu’il se fût mis aux livres de Bond, je l’ai vu de mes yeux attendre à un arrêt d’autobus. C’était l’une des choses les plus drôles que j’aie jamais vues. Je suppose qu’il était à la recherche de je ne sais quelle nouvelle expérience. »